Il n'a publié que deux romans en trente-quatre ans, et l'un d'eux suffit à le ranger parmi les grands. Cheikh Hamidou Kane est mort samedi 3 octobre au soir à Dakar, à l'âge de 98 ans. Il a été inhumé dimanche au cimetière musulman de Yoff, après une courte cérémonie à la morgue de l'hôpital Fann, en présence du Premier ministre et de cinq ministres. Le président Bassirou Diomaye Faye, en déplacement, a promis de se rendre auprès de la famille à son retour.
Un enfant de Matam entre deux écoles
Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord-est du Sénégal, Kane a grandi entre l'école coranique et l'école française. Cette double formation a tout orienté. Bachelier à Dakar, il part étudier le droit et la philosophie à Paris, puis passe par l'École nationale de la France d'Outre-Mer. Il sera ensuite gouverneur de Thiès, ministre du Plan et de la Coopération, ministre du Développement industriel et de l'Artisanat, avant de travailler pour l'UNICEF et le Centre de recherches pour le développement international.
Mais c'est un roman, publié en 1961, qui lui a donné sa place : « L'Aventure ambiguë ». Prix littéraire d'Afrique noire en 1962, traduit dans une quarantaine de langues, il est étudié depuis des décennies dans les lycées et les universités du continent. Son second roman, « Les Gardiens du Temple », date de 1995.
Samba Diallo, ou le départ qui coûte
Le livre suit Samba Diallo, jeune garçon du pays des Diallobé, envoyé en France pour apprendre ce que l'école des Blancs peut enseigner. Il y gagne un savoir, il y perd des repères. L'AIP résume la question centrale ainsi : comment s'ouvrir à la modernité sans perdre ses racines culturelles et spirituelles ? Le président Faye, dans son hommage, parle d'un livre qui a donné à des générations d'Africains « les mots pour penser » ce dilemme.
Pour quiconque a quitté Abidjan, Dakar ou Bamako pour étudier ou travailler à Paris, Bruxelles ou Montréal, la scène n'a rien d'abstrait. L'écrivaine Fatimata Diallo Ba, citée par RFI, dit que cette interrogation « n'est absolument pas résolue » et qu'elle apprend à penser son rapport au monde, à la modernité, à ses racines. Elle ajoute qu'il s'agit d'un livre « qui vous transforme ». Soixante-cinq ans après sa parution, la diaspora africaine, celle qui revient en vacances, celle qui envoie de l'argent, celle qui hésite à rentrer, y retrouve souvent ses propres hésitations.
Un auteur lu, joué, honoré
La reconnaissance ne s'est pas limitée aux salles de classe. En mars 2025, l'adaptation théâtrale de « L'Aventure ambiguë » a été jouée pour la première fois au niveau national au Théâtre Daniel Sorano de Dakar, devant une salle comble, selon Jeune Afrique. Depuis 2022, une université sénégalaise porte son nom. Ousmane Sonko a salué « une voix majeure de notre littérature et de notre pensée », Macky Sall un parcours « gravé dans la mémoire collective ».
On peut regretter qu'il faille un deuil pour rouvrir un livre. On peut aussi y voir une occasion : relire Kane aujourd'hui, c'est mesurer combien la question de l'entre-deux, souvent traitée par les statistiques de transferts et de visas, a d'abord été une question d'âme. L'écrivain, lui, est resté fidèle jusqu'au bout, disait sa famille, à la modestie, à la discrétion et à la générosité.







