Décryptage : que dit vraiment le rapport de la Cour des Comptes sur les « 25 ministères inefficients » qui enflamment les réseaux ?
Un texte largement partagé sur les réseaux sociaux ivoiriens affirme que « 25 ministères sur 34 sont inefficients » et que l'État « jette 750 milliards de francs CFA par la fenêtre chaque année ». Le chiffre de départ est réel et vient bien de la Cour des Comptes. Le reste, le calcul des 750 milliards, le lien direct avec le prix du riz à Abobo ou le coût d'un deux-pièces à Yopougon, relève, lui, de l'interprétation de l'auteur du texte, et non du rapport officiel.
APAnge Pascal3 octobre 2026⏱ 4 min de lectureLu 14 foisÉconomie
Dans son rapport d'audit de performance des programmes publics, publié fin septembre 2026 et portant sur l'exercice budgétaire 2024, la Cour des Comptes a effectivement évalué 34 « sections budgétaires », un terme technique qui recouvre les ministères, mais aussi la Présidence, la Primature ou certains services rattachés, et qui n'est donc pas strictement synonyme de « 34 ministères ». Pour chacune, la Cour a calculé un ratio entre le niveau de résultats atteints et le niveau de crédits budgétaires effectivement consommés. Neuf sections seulement affichent un ratio égal ou supérieur à 1, ce qui signifie que leurs résultats ont atteint ou dépassé le niveau de leur consommation de crédits : parmi elles, le ministère délégué chargé des Affaires maritimes (1,03), l'Environnement (1,01), la Jeunesse, la Communication, le Tourisme et les Loisirs, ainsi que la Primature et ses services rattachés (tous à 1,00). Les 25 autres sections affichent un ratio inférieur à 1 : leur consommation de crédits est donc supérieure à leur niveau de réalisation de résultats, au sens de la méthodologie de la Cour.
Ce chiffre de 25 sur 34 a connu un traitement très inégal dans la presse ivoirienne. Le journal Le Nouveau Réveil, proche de l'opposition, en a fait sa Une du 1er octobre, titrant sur un gouvernement « épinglé ». Le quotidien Dernière Heure a, de son côté, mis en avant un déficit budgétaire associé de 2 898 milliards de francs CFA sur l'exercice 2024. Un chiffre que notre rédaction n'a pas pu recouper de façon indépendante au moment de la publication. À l'inverse, la presse proche du pouvoir a largement ignoré le rapport, lui préférant d'autres sujets, dont un classement plaçant la Côte d'Ivoire parmi les dix économies africaines les plus performantes de 2026.
C'est à partir de ce socle réel que le texte viral construit sa démonstration la plus spectaculaire. Son auteur estime le coût de fonctionnement annuel d'un ministère entre 20 et 50 milliards de francs CFA, puis multiplie ce montant par les 25 sections jugées inefficientes pour aboutir à un total de 750 milliards de francs CFA « jetés par la fenêtre ». Cette fourchette de 20 à 50 milliards par ministère, de même que le chiffre précis de 97,4 % de crédits consommés pour 63 % de résultats atteints qu'il attribue au secteur des Mines, ne figurent pas, tels quels, dans les documents publics de la Cour des Comptes consultés par notre rédaction, et n'ont pas pu être vérifiés de façon indépendante. Il s'agit d'une estimation personnelle de l'auteur, présentée dans le texte comme si elle découlait directement du rapport.
Le texte établit enfin un lien de cause à effet entre cette inefficience budgétaire et le fait qu'Abidjan soit considérée comme la ville la plus chère d'Afrique. Sur ce point précis, la prémisse est exacte : selon le classement 2026 de la plateforme Numbeo, Abidjan occupe effectivement la première place du continent en matière de coût de la vie, avec un indice compris entre 45,2 et 45,7 selon les relevés, devant Addis-Abeba et Pretoria. Un classement confirmé par plusieurs médias indépendants au cours de l'année. En revanche, aucun document de la Cour des Comptes ni de Numbeo n'établit de lien de causalité direct et chiffré entre le niveau d'efficience des ministères et le niveau des prix à la consommation à Abidjan : ce rapprochement relève de l'analyse, légitime en soi, mais personnelle, de l'auteur du texte.
En somme : le constat de départ sur une majorité de sections budgétaires jugées inefficientes par la juridiction financière du pays, est un fait réel et documenté, qui mérite d'être pris au sérieux. Les montants spectaculaires et le récit causal qui l'accompagnent sur les réseaux sociaux, eux, relèvent davantage de l'exercice de vulgarisation militante que du contenu du rapport lui-même.
Ce que confirme, et ne confirme pas, le rapport
- Confirmé : 34 sections budgétaires évaluées, 9 avec un ratio résultats/crédits ≥ 1, 25 en dessous (Cour des Comptes, exercice 2024).
- Confirmé : Abidjan est classée ville la plus chère d'Afrique par Numbeo en 2026, mais ce classement est indépendant du rapport de la Cour des Comptes.
- Non vérifié : le chiffre de 97,4 % de crédits consommés pour 63 % de résultats au ministère des Mines.
- Non vérifié : l'estimation de 20 à 50 milliards FCFA de coût annuel par ministère, et le total de 750 milliards qui en découle.
- Non établi : un lien de causalité chiffré entre l'inefficience budgétaire et le niveau des prix à la consommation à Abidjan.