Document brut vidéo · retranscrit par abidjan4all
Mesdames, messieurs, merci pour votre présence.
Je me présente avec une équipe de Français insoumis, parlementaires pour certains d'entre eux, comme M. Bastien Lachaud, qui est à mes côtés, député de Sainte-Saint-Denis, et Mme Mathilde Panot, députée du Val-de-Marne insoumise, à l'initiative de laquelle a commencé le cycle qui vient de connaître une étape aujourd'hui avec notre présence à ce mémorial, auparavant dans la rencontre avec le Ballet Citoyen, et mercredi avec la conférence que j'aurai l'honneur de présenter à l'Université de Ouagadougou. Je dis un cycle qui a commencé à l'initiative de Mme Panot lorsqu'au tout début du mandat du groupe insoumis, alors que nous venions d'être élus, elle nous a proposés et convaincus tous de déposer une motion demandant l'éclaircissement des conditions dans lesquelles l'assassinat de Thomas Sankara et de ses camarades avait été possible.
Si bien qu'à l'instant où je me présente devant vous, vous devez nous regarder comme des amis et des frères de combat. Thomas Sankara est une haute figure des valeurs auxquelles nous adhérons, les valeurs de l'insoumission. L'insoumission n'est pas un état d'esprit de désordre permanent comme certains peuvent le croire.
L'insoumission, c'est avant toute chose le refus de la résignation, le refus de se plier devant ce qui est, quelle que soit la nature de l'adversité que ce qui est nous oppose. Thomas Sankara est la haute figure de l'insoumission. Placé par les circonstances et par son propre courage à la tête d'un processus révolutionnaire qui animait le peuple burkinabé, il aurait pu, comme d'autres avant lui, se contenter du pouvoir pour lui-même ou bien il aurait pu se dire que certaines bornes ne pouvaient pas être franchies, que certains défis ne pouvaient pas être relevés.
Comment, dans un pays si pauvre et si frappé par la nature, pouvait-on avoir l'audace d'imaginer qu'on serait en état d'interrompre les crises de sécheresse ? Comment, devant les traditions de la société comme nous en connaissons nous-mêmes en Europe, on pouvait imaginer relever le défi du partage des rôles entre les hommes et les femmes pour y établir un plus grand sentiment d'égalité et une pratique plus réelle ? Comment pouvait-on imaginer devant tant de difficultés obtenir la souveraineté alimentaire d'un pays qui semblait voué à la famine et à la dépendance et y parvenir en quatre ans ? Comment pouvait-on imaginer que ce peuple dont on disait qu'à la fin il s'accoutumerait de n'importe quoi, on lui donnerait les moyens de se lever, d'avancer, de faire des choses tellement admirables comme celle que l'auto-organisation populaire que la méthode de Sankara a rendue possible a montré aux yeux du monde ? Nous ne sommes donc pas venus pour chanter les mélopées de la nostalgie, c'est-à-dire les regrets éternels de ceux qui auraient pu se faire et que le crime a interrompu. Il s'est passé quatre ans, mais nous autres Français, la révolution qui a animé notre pays a été, pour la part fondatrice qui lui revient, également concentrée sur les quatre premières années qui entourent la convocation des États généraux le 5 mai 1789 et qui connaît la pose que vous savez avec l'assassinat de Maximilien Robespierre. Pourtant, ces quatre années sont celles qui continuent à faire leçon, à obliger à réfléchir et à se dire que l'idéal républicain qui nous anime ne sera jamais accompli totalement et qu'il faudra que, génération après génération, nous soyons tous remplis du goût de la liberté, de l'égalité et de la fraternité pour que notre République existe.
Ici, nous sommes venus apprendre et non pas donner des leçons comme trop souvent les Européens y sont enclins. Nous sommes venus apprendre parce que nous connaissons la personnalité hors du commun de Thomas Sankara et de ses principales indications politiques qui valent pour nous comme valent sans doute pour vous les enseignements de la Grande Révolution française. Thomas Sankara, le premier, à une époque qui ne l'intégrait nullement dans ses raisonnements politiques, a formulé les premiers principes de l'écologie politique, c'est-à-dire la compréhension du fait que les phénomènes imputés aux seuls dérèglements de la nature avaient une origine dans l'activité humaine et en particulier dans la forme qu'elle prend lorsque le capitalisme domine le régime économique.
C'est lui qui a dit que ceux qui avaient mis le feu au forêt Burkinabé, c'étaient les possédants, c'étaient les impérialistes. Et après ce discernement politique qui, par sa radicalité, nous remet en main la possibilité de nous dire puisque ça a été fait de cette manière alors nous avons la possibilité de faire autrement et peut-être même d'inverser le cours des choses. C'est parce qu'il y a un diagnostic politique clair sur la nature et l'origine de la crise écologique qu'il est possible ensuite de passer à une autre étape, celle que Thomas Sankara, le premier, le premier a fait exister.
Laquelle ? Celle d'une écologie réparatrice, celle d'une écologie d'intervention pour rétablir ou établir une nouvelle forme d'harmonie entre les êtres humains et la nature. Tel était le sens de la bande verte qui a connu depuis d'autres développements. Mais voyez à quel point c'est une idée extraordinaire que personne d'autre que lui n'avait eu ni à l'esprit ni le courage d'entreprendre en appelant la population à s'y joindre et en ayant cette intelligence suprême de l'art du gouvernement, de l'art du gouvernement des peuples par consentement et par démocratie qui est de proposer de faire entrer dans l'intime, dans l'ordinaire, dans l'action de chacun la possibilité de contribuer à un grand dessein qui le dépasse.
Planter des arbres pour chaque événement heureux ou malheureux de sa vie est un acte intime qui remplit de joie celui qui l'accomplit. Parce qu'il a le sentiment, en le faisant, qu'il donne au sens de sa propre existence une portée bien plus grande que celle qu'elle aurait sans cela. Nous autres, les êtres humains, nous sommes faits tous du même bois.
Nous avons besoin d'une autre manière de vaincre par nos œuvres la mort, qui de toute façon fait partie de notre destin. J'ai pris cet exemple, je pourrais en prendre d'autres comme celui de la décision de passer à la souveraineté alimentaire. Le premier cas que je viens d'évoquer, la France ferait bien d'y réfléchir.
Elle qui a vécu dans une sorte de paradis verdoyant dont ils n'imaginaient pas qu'ils puissent un jour trouver une limite. Et voici que c'est à notre tour de connaître les grandes sécheresses. C'est à notre tour de connaître l'impact d'un climat qui se tropicalise comme vous, vous le connaissez et le vivez depuis tant de générations.
C'est à notre tour d'avoir des événements climatiques extrêmes qui résultent de l'activité humaine. Comme celles qui résultent du réchauffement progressif et accéléré de la mer Méditerranée qui déclenche ce que l'on appelle des épisodes méditerranéens et que vous, dans les tropiques, vous appelez la pluie. Qui tombe soudain en quantité incroyable et puis qui d'un coup disparaît.
C'est notre tour donc de vous regarder en nous disant je crois qu'on y peut quelque chose. Apprenons des burkinabés la volonté politique d'entrer dans une relation avec la nature qui ne soit pas celle de la pure et simple possession mais celle de la relation en vue de l'harmonie. Où tout ce qui vit trouve sa place à côté de tout ce qui vit.
Telle est la pensée de Thomas Sankara dans la longue distance au-delà des actes et des discours politiques qu'il a posés. Et quel bonheur c'est pour moi de pouvoir le dire dans une langue que nous avons en commun et qui me permet de partager immédiatement avec vous et de lire dans vos regards la distance que vous mettez avec les mots que je prononce. Et comme c'est émouvant pour moi de pouvoir dire merci à Thomas Sankara d'avoir libéré la francophonie de l'ombre des manipulations politiciennes et des volontés impériales qui jusque-là semblaient lui être assignées.
Non, la langue que nous avons en commun est celle que parle Thomas Sankara pour la libération des burkinabés et des êtres humains en général. La langue que je parle et que nous avons en commun est celle qui prolonge le discours de liberté, d'égalité et de fraternité qui est celui de ma patrie et qui est mis en commun partage avec toute l'humanité. La francophonie peut être en définitive plutôt que la langue de l'oppresseur qui vous humilie autant que nous qui sommes assimilés à leurs excès, leur brutalité, leur cupidité et qui peut nous libérer les uns et les autres par les mêmes mots, les mêmes pensées, les mêmes raisonnements comme le disait Thomas Sankara lorsque c'est par cette langue commune que nous apprenons les uns des autres les moyens de nous libérer.
Lorsqu'il disait que c'est par cette langue qu'il avait appris la dialectique de la lutte contre l'impérialisme et qu'à cette heure jeudi c'est par cette langue que je peux apprendre ce que Thomas Sankara apporte à la patrie des Français. J'ai dit qu'il avait su ancrer les luttes les plus profondes dans les actes les plus simples. Mesdames et messieurs, notre société française et européenne est une société de profondes inégalités entre les femmes et les hommes et maintes générations de femmes se sont employées à faire reculer les formes particulières de cette oppression que les hommes souvent, qui que nous soyons, ne perçoivent pas dans toute son étendue car le patriarcat est une structure souvent antérieure aux formes de l'organisation politique des sociétés humaines tant et si bien qu'il apparaît, surtout aux hommes comme une forme naturelle de la relation entre les hommes et les femmes.
Il faut beaucoup d'imagination, beaucoup de sang-froid, beaucoup de volonté de contrôle de soi-même pour parvenir à dépasser dans les rôles masculins comme dans les rôles féminins ce qui vous a été transmis souvent avec amour et bienveillance par les générations antérieures et qui vous semble-t-il vous donner l'occasion d'exercer votre rôle humain pleinement et entièrement. Le féminisme que porte Thomas Sankara avec une force et une énergie qui, quand on la met dans son contexte, est tout à fait extraordinaire parce que, si vous permettez à l'homme d'âge que je suis de vous le dire bien franchement, ses thèses n'étaient pas celles qui se discutaient principalement à la fin des années 80. De la même manière que l'écologie politique n'était pas le souci de la fin des années 80.
De même que la question de la souveraineté alimentaire n'était pas ce qui se discutait, notamment dans nos sociétés à la fin des années 80. Et quand je ramène à la France le message de Thomas Sankara sur la souveraineté alimentaire, je lui dis regarde-toi. Regarde-toi, peuple français.
Tu avais la souveraineté alimentaire. Et aujourd'hui, il fait comme Thomas Sankara. Regarde dans ton assiette, regarde le riz qui s'y trouve.
Regarde éventuellement les crevettes que tu vas y manger. Regarde les légumes, regarde les fruits. Plus un n'est produit sur ton sol parce que tu as accepté d'entrer dans ce régime invraisemblable du marché mondial de l'alimentation qui, bien sûr, peut, pour certains produits, pourvoir aux besoins ici ou là, mais pour l'essentiel est une aberration et un asservissement que de produire de telles quantités de produits pour en inonder tous ceux qui, dès lors, ne pourront plus les produire à leur tour.
La France a perdu sa souveraineté alimentaire et elle se réconforte à bon compte en croyant qu'en participant au commerce mondial des produits alimentaires, elle joue un rôle. Le seul rôle utile qu'on puisse jouer, ce n'est pas de remplir les poches et les caisses de quelques oligarques spécialisés dans ces échanges. Le seul rôle utile que la politique peut donner à un gouvernement, c'est de faire en sorte que son agriculture puisse nourrir son peuple et que chacun n'aille pas concevoir des désirs immodérés qui ne correspondent à rien comme de manger des fraises en plein hiver ou de consommer des citrons quand ça n'est pas la saison.
À quoi bon, je vous prie, vouloir vous montrer plus fort que le rythme des saisons, plus grand que le rythme du jour et de la nuit puisque vos villes éclairent dorénavant des espaces si considérables que la nuit n'y est jamais complète. À quoi bon submerger la réalité du bruit et du chaos qui fait que le silence y a disparu et par milliers les espèces qui avaient besoin de ces bandes sonores que vous infestez par des bruits incontrôlés pour communiquer entre elles. Oui, porte loin le message de Sankara si nous savons l'utiliser.
Dans toute sa dimension et pour tout le monde, si nous savons reconnaître en lui ce que chacun d'entre vous devrait pouvoir reconnaître en nous, Français insoumis. Et nous, dans les regards de chacun des Burkinabés, nous sommes le peuple humain. Nous sommes une même communauté dépendante du même écosystème.
Nos patrines nous sont précieuses parce que c'est là que nous apprenons à être des êtres humains. Nous l'apprenons de nos parents, nous l'apprenons de nos cultures, nous l'apprenons de nos langues, de nos amours, de nos poésies, de nos chansons, de nos musiques, de nos statues, de nos comédies, de nos peintures. Bref, de tout ce qui nous rend plus humains.
Et bien tout cela est dans le message, entre 1983 et 1987, d'un homme qui à un moment donné, pour nous tous, a éclairé cette sorte de chemin. Mesdames et messieurs, j'ai été très ému de découvrir dans le balai citoyen des frères et sœurs du mouvement insoumis parlant avec les mêmes mots, ayant les mêmes aspirations. Oh, je n'ai pas l'intention de me mêler de politique burkinabée.
Mais je ne peux faire moins que de vous signaler que dorénavant, par cet intermédiaire, vous avez une influence sur la politique intérieure de la France. Et pour finir, je fais mienne les maximes que j'ai vus tout à l'heure. Oui, notre nombre fait notre force.
Oui, c'est lui qui nous permettra de venir à bout de ceux qui conduisent ce monde qui pourrait être, et qui parmi les aspects est si beau, déjà, à la ruine. Oui, nous pouvons inverser le cours des choses. Et alors, pour cela, il faut reprendre l'essence du discours sans charisme.
Il faut oser inventer le futur. Ce que le philosophe Gaston Bachelard disait sur le même sujet, dans une autre formule. Non, mesdames et messieurs, le futur, ce n'est pas ce qui va arriver.
Le futur, c'est ce que nous allons faire. Et pour faire ce que nous avons à faire, nous avons besoin de la mémoire vivante de Thomas Sankara. Et nous l'invitons, nous Français insoumis, à prendre sa place dans le panthéon des idées qui nous sont nécessaires pour savoir où aller et comment nous comporter pleinement en êtres humains accomplis.
Merci.









