Quand un État écrit son budget, il écrit ses priorités. Celui que la Russie prépare pour 2027 ne laisse guère de doute. D'après des documents obtenus par Reuters et publiés le 29 septembre, la défense nationale recevra 17,1 trillions de roubles, soit environ 202 milliards de dollars, le montant le plus élevé depuis le début de l'invasion de l'Ukraine en 2022. Les médias européens, dont la presse belge et française, ont repris les chiffres le 3 octobre.
Cette somme est supérieure de 26 à 27 % au plafond prévu à l'origine, qui était de l'ordre de 13,5 trillions de roubles. Elle représenterait un tiers de l'ensemble des dépenses publiques et dépasserait, selon le quotidien belge La Dernière Heure, les budgets cumulés de la santé, de l'éducation et de l'aide sociale.
Une précision utile : certaines reprises en ligne parlent de « 17,1 milliards » de roubles ou de dollars. C'est une erreur de traduction. L'unité est bien le trillion (mille milliards), ce que confirme la conversion en dollars citée par Reuters.
Ce qui est rogné
Le revers de cette enveloppe, ce sont les secteurs civils. Selon les documents cités, les prestations sociales reculent d'environ 7 % par rapport aux projections initiales, l'éducation de 6 %, la santé de 6,8 % et ce que le texte appelle l'économie nationale (infrastructures, agriculture) de 7,4 %. La Dernière Heure relève en outre que le programme de lutte contre le cancer perdrait environ 97 % de son financement public, un chiffre qui mérite d'être confirmé par des données officielles russes avant d'être tenu pour acquis.
Pour combler l'écart, le gouvernement propose de relever la fiscalité sur les dépôts bancaires et sur la vente de biens immobiliers. Le déficit atteindrait environ 5,4 trillions de roubles, en hausse de 70 % sur les projections de 2026, et la dette publique dépasserait 20 % du PIB, au-delà de ce que le ministère des Finances jugeait prudent. Le service de la dette augmenterait de 21,6 % et représenterait 9,4 % des dépenses totales, avec une trajectoire vers 10,6 % en 2029.
Une Douma sans surprise
Le texte doit passer devant une Douma d'État renouvelée à la mi-septembre. Le parti Russie unie y détient la majorité constitutionnelle, avec 57,96 % des suffrages revendiqués, un scrutin entaché, selon l'analyse hebdomadaire de Russia Matters, de pressions administratives et de contrôles sur les lieux de travail. Il y a donc peu de chances que le budget rencontre une opposition sérieuse.
Ces mêmes analystes décrivent aussi un changement de stratégie militaire : viser les villes pour rendre la vie impossible et saper le moral plutôt que gagner seulement du terrain. Vladimir Poutine a, de son côté, affirmé que la Russie contrôlait 1 301 kilomètres carrés supplémentaires en septembre. Ce chiffre est celui du chef de l'État et n'a pas été vérifié de manière indépendante.
Chine et États-Unis en toile de fond
Ce budget se lit aussi à l'aune des deux autres grandes puissances. Le sommet entre Donald Trump et Xi Jinping, tenu il y a peu à Washington, n'a produit aucun accord majeur, d'après Russia Matters : commerce, technologie et Taïwan restent des sujets de désaccord. Pékin, partenaire économique de Moscou, ne se retrouve donc pas face à un front américain apaisé, ce qui conforte la Russie dans son choix de miser sur sa propre force.
Côté américain, un dossier illustre la complexité des relations : des négociations avancent sur la vente des actifs étrangers de Lukoil, avec un groupe d'investisseurs mené par le donateur politique Todd Boehly, ce qui suscite des questions sur d'éventuels conflits d'intérêts. Cette information provient d'une seule synthèse et reste à confirmer.
Et pour l'Afrique ?
Le sujet n'est pas lointain. La Russie prépare à Moscou, fin octobre, son troisième sommet Russie-Afrique et courtise activement les capitales ouest-africaines, y compris Abidjan. Un budget qui sacrifie les dépenses civiles au profit de la guerre pose une question simple à ses futurs partenaires : quelle marge restera-t-il pour des promesses de coopération, de céréales ou d'investissement ? Les États invités auront intérêt à poser la question avant de signer quoi que ce soit.
À suivre : le vote de la Douma sur le budget, la réaction des marchés russes à la hausse de la fiscalité sur l'épargne, et la manière dont Moscou présentera ses priorités au sommet d'octobre.
Photo d'illustration suggérée (libre de droit, licence à vérifier avant mise en ligne) : le Kremlin ou le siège de la Douma, Wikimedia Commons. Légende proposée : « Le Kremlin, à Moscou. La Russie prévoit 17,1 trillions de roubles pour la défense dans son budget 2027. »







