« Nous ne voulons pas dépendre de la Chine ni des États-Unis. Nous voulons être leurs égaux, voire les surpasser. Nous voulons devenir une puissance économique. » Les propos du président brésilien, relayés par le compte LSI Africa, ont beaucoup circulé sur les réseaux africains. On comprend pourquoi. Ils condensent en trois phrases une ambition que bien des dirigeants du continent formulent sans oser la dire aussi crûment.
Un président renforcé par les urnes
Le contexte donne du poids à la formule. Le 25 octobre, Lula a été réélu au second tour avec environ 51,8 % des voix face au sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l'ancien président Jair Bolsonaro, lui-même condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d'État. Le perdant a d'abord refusé de reconnaître le résultat, dénonçant une prolongation de dernière minute de l'ouverture de certains bureaux de vote. Son parti a fini par admettre la victoire du président sortant.
Le soir de sa réélection, Lula avait déjà fixé le cap : « Ce pays n'acceptera pas d'être l'arrière-cour de qui que ce soit. » À 81 ans, il entame un quatrième mandat avec une obsession : profiter de la rivalité sino-américaine plutôt que la subir.
Une ligne constante, pas un coup de menton
La déclaration n'a rien d'improvisé. En avril dernier à Lisbonne, Lula affirmait que le Brésil n'avait « aucune préférence » commerciale entre Washington et Pékin et qu'il voulait « le multilatéralisme ». Un mois plus tôt, il qualifiait pourtant la Chine de « meilleur partenaire » du Brésil en inaugurant dans l'État de Goiás une usine automobile née d'un partenariat entre le brésilien CAOA et le chinois Changan. En mai 2025, de retour de Pékin, il lançait : « Le Brésil n'a pas peur de rivaliser avec les États-Unis, en quantité et en qualité. »
Cette apparente contradiction est en réalité une méthode. Le Brésil accueille des investissements chinois records, dans l'automobile électrique, l'énergie et les infrastructures, tout en refusant d'adhérer formellement aux Nouvelles routes de la soie. Il a tenu tête à Donald Trump quand celui-ci a imposé en 2025 des droits de douane de 50 % sur une partie des produits brésiliens, en lien avec le procès de Jair Bolsonaro, sans pour autant rompre avec Washington. Il pèse au sein des BRICS sans en faire une machine de guerre antioccidentale.
Les limites d'une ambition
Reste l'écart entre le discours et la structure de l'économie brésilienne. Le Brésil vend massivement à la Chine du soja, du minerai de fer et du pétrole, et lui achète des produits manufacturés. Cette relation ressemble davantage à celle d'un fournisseur de matières premières qu'à celle d'un égal. Pour « surpasser » les géants, il faudrait une industrie capable de monter en gamme, une productivité en hausse et des investissements publics soutenus. C'est l'objet de la politique industrielle lancée par le gouvernement, mais ses résultats restent modestes et la dette publique limite les marges.
Le pari diplomatique a aussi ses risques. Une Amérique plus protectionniste et une Chine plus exigeante peuvent l'une comme l'autre faire payer à Brasília son refus de choisir.
Notre regard
Pour l'Afrique, et pour la Côte d'Ivoire en particulier, le discours de Lula est une leçon autant qu'un miroir. Une leçon, parce qu'il montre qu'un pays du Sud peut parler d'égal à égal aux grandes puissances quand il a une taille critique, une démocratie solide et une stratégie lisible. Un miroir, parce que la dépendance qu'il dénonce est exactement celle que vivent les économies africaines exportatrices de cacao, de pétrole ou de minerais brut.
Le Brésil a sur l'Afrique un avantage décisif : il parle d'une seule voix avec ses 210 millions d'habitants. Aucun pays africain ne peut seul revendiquer d'être l'égal de Pékin ou de Washington. La Zone de libre-échange continentale, la transformation locale des matières premières et une diplomatie économique coordonnée sont les seules voies pour y prétendre un jour. Lula ne le dit pas, mais sa phrase s'adresse aussi à nous : on ne devient pas l'égal des géants en changeant de protecteur. On le devient en cessant d'en avoir besoin.









