Abidjan4AllL'info pour tous les Ivoiriens · partout dans le monde
Faits Divers

Justice ivoirienne : dossiers perdus, vies brisées — le dossier noir d'un système à reconstruire

En Côte d'Ivoire, plus d'un détenu sur deux attend toujours son jugement. Des dossiers égarés, des procédures qui s'éternisent pendant des années, une corruption qui s'est institutionnalisée dans les greffes et les cabinets d'instruction, des familles ruinées pour tenter de « faire avancer » un dossier qui dort dans un tiroir : derrière le discours officiel sur la modernisation de la justice, il y a une réalité quotidienne que vivent des milliers d'Ivoiriens sans voix. Abidjan4all a enquêté.

GAGeorges AKA6 mai 20265 min de lectureFaits Divers
Justice ivoirienne : dossiers perdus, vies brisées — le dossier noir d'un système à reconstruire
📷 Illustration : Justice ivoirienne : dossiers perdus, vies brisées — le dossier noir d'un système à reconstruire

On lui a promis qu'il serait jugé « très bientôt ». C'était il y a vingt-neuf mois. David D., entrepreneur d'Abidjan, est entré à la MACA — la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan, la plus grande prison d'Afrique de l'Ouest — sans avoir été condamné par aucun tribunal. Son crime ? Avoir été accusé d'escroquerie lors d'un litige commercial. Depuis, il attend. Il attend son procès, son avocat, une décision, un signe que le dossier existe encore quelque part dans l'immense mécanique grippée qu'est le système judiciaire ivoirien. Son histoire n'est pas une exception. Elle est une règle. Et cette règle s'applique chaque jour à des milliers d'hommes, de femmes, et parfois même d'enfants — comme ce mineur de 16 ans, Jean, jugé à huis clos sans même en être informé, condamné à trois ans de prison et envoyé purger sa peine sans qu'on lui ait jamais demandé de se défendre. « Je n'ai même pas pu me défendre », dira-t-il plus tard. En Côte d'Ivoire, la justice est à la fois omniprésente et inaccessible. Elle punit vite ceux qui n'ont pas les moyens de se défendre, et traîne indéfiniment pour ceux dont le dossier ne « remonte » pas faute d'enveloppe bien placée. Ce dossier tente de nommer ce que tout Ivoirien connaît mais que peu osent dire publiquement : un système judiciaire structurellement défaillant, qui brise des vies et continue de fonctionner avec une impunité institutionnalisée. Détenus sans jugement (2024) + de 12 000 soit 51,27 % Taux surpopulation carcérale 272 % (34 prisons) MACA — Pôle d'Abidjan 9 179 détenus pour 3 246 places Indice corruption Transp. Intl 2025 43/100 — 76e rang mondial Durée moy. détention préventive + de 2 ans (FIACAT/ACAT-CI) I. La détention provisoire : une peine avant le verdict Le principe est simple : la détention provisoire est une mesure exceptionnelle, réservée aux cas où le risque de fuite ou de destruction de preuves est avéré. Elle n'est pas une sanction. Elle n'est pas un jugement anticipé. C'est ce que dit le droit. C'est ce que proclame la Constitution ivoirienne, qui prévoit des garanties contre la détention arbitraire. La réalité est aux antipodes. En Côte d'Ivoire, un tiers des prisonniers le sont au titre de la détention préventive, incarcérés depuis plus de deux ans en moyenne selon une enquête conjointe de l'ACAT-CI, de la FIACAT et du CERDAP. Depuis, la situation s'est encore aggravée. Au total, 12 056 personnes détenues, soit 51,27 %, sont en attente de jugement selon une enquête réalisée en juin 2024 par le Conseil national des droits de l'homme. Ces chiffres représentent des vies entières suspendues. Des entrepreneurs dont l'activité s'effondre pendant l'incarcération. Des pères de famille dont les enfants grandissent sans eux. Des mères séparées de leurs nourrissons. Des détenus « abonnés à leur sort, parfois depuis dix ans », selon Hermane Yohou Zahui, président de l'Association de soutien aux prisonniers (SPOCI), qui arpente les lieux de détention depuis 2002 : « Jusqu'à présent, nos demandes de remise en liberté provisoire n'ont pas abouti. » Un matin, vers 9h, des policiers envahissent ma chambre. Ils prennent tout : ordinateurs, câbles, imprimantes. Ils promettent qu'on sera de retour le soir même. Quatre jours de garde à vue plus tard, mon avocat arrive enfin. On m'accuse d'escroquerie et d'appel public à l'épargne. Je suis envoyé à la MACA en détention provisoire. Sans procès. Sans condamnation. Vingt-neuf mois plus tard, je suis toujours là. — David D., entrepreneur, détenu à la MACA (source Prison Insider) II. Des dossiers qui disparaissent, des procédures qui s'enlisent Dans les couloirs des tribunaux ivoiriens, une expression revient souvent dans la bouche des justiciables épuisés : « Mon dossier dort. » Parfois depuis des mois. Parfois depuis des années. L'explication officielle invoque les volumes d'affaires, le manque de magistrats, les conditions matérielles difficiles. Tout cela est réel. Mais il y a une autre raison que les acteurs eux-mêmes n'hésitent plus à nommer. La corruption est « la plus grosse plaie de l'appareil judiciaire ivoirien », selon des sources judiciaires citées par abidjan.net. Un dossier peut dormir des mois, voire des années sur un bureau ou dans un tiroir, avant de se « débloquer miraculeusement » dès qu'un « remerciement accompagné d'une enveloppe bien lourde » est perçu. Ce phénomène dépasse le seul système judiciaire : il irrigue le ministère de la Construction, les greffes, les cabinets d'instruction, les parquets. Résultat : les personnes incarcérées doivent souvent faire appel à des intermédiaires et payer pour que leur dossier soit traité ou pour bénéficier d'aménagements de peine. Ceux qui n'ont pas les moyens restent dans l'angle mort du système. Leurs dossiers continuent de dormir. Et eux continuent de croupir. « S'il est vrai que certains des huit juges récemment remerciés par le président de la République l'ont été pour abandon de poste, les autres l'ont été suite à des bruits de corruption. » — Source judiciaire ivoirienne, citée par abidjan.net La pénurie de magistrats amplifie le problème. Malgré un besoin considérable, moins d'une trentaine de magistrats sont formés chaque année en Côte d'Ivoire. Une pénurie qui plombe l'ensemble du fonctionnement de la justice. Magistrats, greffiers et personnels administratifs se plaignent du manque de matériel de travail, notamment de l'outil informatique. À cela s'ajoute un problème de procédure décrit par Me Hervé Gouaméné, avocat : le greffier met du temps à rédiger le document, et le magistrat met ensuite du temps à apposer sa signature — avec des conséquences directes sur les délais pour les justiciables et leurs avocats. III. La MACA, miroir d'un système à bout Construite en 1980 pour accueillir 1 500 détenus, la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan est devenue le symbole le plus visible et le plus brutal des dysfonctionnements judiciaires ivoiriens. Le Pôle pénitentiaire d'Abidjan accueille aujourd'hui 9 179 personnes pour 3 246 places effectives. Soit trois fois sa capacité. Dans certains établissements de l'intérieur du pays, les détenus doivent se relayer pour dormir, faute de place. Derrière les murs, une organisation parallèle s'est mise en place pour survivre. Les « assimilés » — terme hérité de l'époque coloniale — bénéficient de meilleures conditions moyennant finances. Les nouveaux arrivants doivent payer « 1 000 FCFA chaque samedi » au chef de cellule, sous peine de dormir dans les sanitaires. La nourriture distribuée est insuffisante. Les femmes détenues ne reçoivent pas de produits hygiéniques. Dans certains établissements, des personnes détenues sont décédées sans qu'aucune enquête officielle ne soit menée pour en déterminer les causes. À 16

GAGeorges AKA — Rédaction Abidjan4AllJournaliste · Faits Divers
Abidjan Tribunal, ACAT-CI, Amnesty International, Corruption judiciaire, Côte d'Ivoire, Détention provisoire, Dossiers perdus, Droits humains, Foncier Côte d'Ivoire, HABG, Justice ivoirienne, MACA, Prison Insiderarchive
Commentaires (0)

Connectez-vous pour rejoindre la discussion — les commentaires sont modérés.