Abidjan (Côte d’Ivoire).– Il est peu après 16 heures quand, derrière les grilles qui ceinturent l’aéroport d’Abidjan, un petit point blanc et bleu apparaît, secoué par une foule compacte. « Il est là !! Regarde, il est là ! Le chef des chefs est là ! » C’est un petit homme, souriant sous son masque mais quelque peu désorienté, qui descend de l’avion, acclamé par une foule en délire. Laurent Gbagbo avait sans doute oublié la moiteur désagréable qui vous saisit les os quand vous arrivez à Abidjan. Mais avait-il oublié l’odeur de cette ville, celle de chez soi, celle qui rassure et que l’on reconnaît entre toutes ? Il ne l’avait pas sentie depuis dix ans. Ce jeudi historique, elle est sans doute fidèle à ses souvenirs, quoique teintée d’un gaz piquant qui afflue : depuis plusieurs heures, ses soutiens, qui convergent de partout dans la ville et de plusieurs villes de l’intérieur du pays, sont dispersés par la police. Juste avant son arrivée, des heurts ont explosé, devant la cour du pavillon présidentiel de l’aéroport. Laurent Gbagbo semble fatigué, affaibli, vieillissant aussi. En compagnie de sa seconde femme, Nadiana Bamba, il avait embarqué à Bruxelles sur le vol régulier SN299 de la compagnie Brussels Airlines. Lui, l’homme du peuple, aimé pour sa gouaille et sa proximité avec les gens, avait même rendu publics, par l’intermédiaire de ses proches, les détails de sa réservation quelques jours auparavant, comme pour prouver qu’il était resté le même. Une gentille provocation à l’endroit d’Alassane Ouattara et un clin d’œil à ses soutiens.

Acquitté définitivement par la Cour pénale internationale en mars dernier pour sa responsabilité présumée dans la guerre civile de 2010-2011, qui avait causé la mort d’au moins 3 000 personnes, après dix ans de poursuites et huit ans de détention provisoire au pénitencier de Scheveningen (La Haye, Pays-Bas), le voilà en sol ivoirien, à quelques pas d’un pavillon présidentiel qui fut le sien. À cet instant, Laurent Gbagbo sait que devant les caméras du monde entier, il peut enfin savourer un moment de relative réhabilitation. « C’est surtout le symbole qui est derrière qui compte, explique son fils, Michel, avec une satisfaction évidente. L’histoire est revisitée de son vivant, et c’est ça qui est génial. » Sur le tarmac, une délégation de proches l’accueille dans la cohue. Contre toute attente, la toute première accolade est donnée à sa première femme, Simone Gbagbo, et à ses deux filles. À l’extérieur, les cris de ses sympathisants impatients se font plus pressants, tandis que les détonations des grenades lacrymogènes, lancées tout au long de la journée par les forces de police pour repousser les partisans de l’ancien président, se sont subitement arrêtées. Après quarante minutes de confusion et de flottement, c’est sous une modeste haie d’honneur du personnel navigant et des bagagistes de l’Airbus A330 qui l’a amené jusqu’en terre natale que Laurent Gbagbo s’est engouffré dans un 4x4, faisant faux bond au régiment de journalistes et d’officiels qui l’attendaient depuis le milieu de matinée. Un coup de canif dans le protocole, qualifié de « cafouillage » dans la presse ivoirienne, justifié officiellement par une inquiétude pour la sécurité de l’ancien président. Si Laurent Gbagbo est désormais - presque - « un citoyen comme un autre », comme l’avait évoqué un proche d’Alassane Ouattara la veille de son arrivée, c’est aussi un homme libéré des conventions et des formalités. Sur la route, entre l’aéroport et l’ancien QG du Front populaire ivoirien (FPI) historique, dans le nord du quartier de Cocody, le convoi de Laurent Gbagbo s’élance à travers des nuages de gaz lacrymogène. Avant son passage, la police a allègrement enfumé les plus téméraires des partisans, qui ont attendu toute la journée avant de voir passer quelques secondes leur « idole ». « Ah, c’est pimenté, c’est bien dosé ! », ironise un manifestant aux yeux rougis. Bien qu’aucune interdiction de rassemblement public n’ait été décrétée par les autorités, les forces de l’ordre ont consciencieusement et systématiquement dispersé tout rassemblement. Balia Honoré, la trentaine, presse le pas alors que les fourgons foncent sur les petits groupes de manifestants : « Nous partons accueillir l’idole du pays et en cours de route la police et la gendarmerie lancent des lacrymogènes, mais nous sommes des civils, sans arme, sans gourdin, c’est une violation manifeste de nos droits, on est dans un pays démocratique !? » Transportés par la fureur du moment et malgré les assauts répétés des forces de sécurité, ces milliers de soutiens amassés en petits groupes trottinent pourtant au cœur de la ville et ne peuvent contenir leur émotion au passage du « Woody de Mama ». Il fallait voir cet homme les yeux révulsés, ceux aux visages recouverts de cendre blanche se mettant à courir à perdre haleine pour croiser, juste un instant, le regard du leader politique. « Il est lààààààà, oh ! Gbagbo est là ! », s’époumonait l’un d’eux, la tête renversée en arrière, comme pour remercier le Ciel. Il fallait s’étonner aussi - rire peut-être - devant ceux qui se couchaient sur la chaussée et ceux qui baissaient leur slip devant les journalistes, portés par l’exaltation d’un retour auquel on ne croyait plus. Même les jours de victoire sportive n’offrent pas de telles scènes de liesse. Dix ans de retenue, dix ans d’« attente », dix ans d’« humiliations », cela vaut bien de se rouler par terre. « Prési ! Prési ! Prési ! », scande la foule, qui grandit à mesure que le cortège s’enfonce dans la ville. Sur les ponts et les trottoirs, accrochés aux murets, les jeunes comme les vieux, des femmes et des hommes, dansent, chantent, trépignent. « C’est un sentiment de renaissance parce que celui qui nous a montré le chemin, celui qu’on a marginalisé, celui qu’on a cru coupable revient, nous sommes très heureux », jubile l’un de ses soutiens. Depuis de longs mois, ce retour donnait des sueurs froides aux services de sécurité, qui craignaient des violences liées au rassemblement. Le FPI-GOR – « Gbagbo ou rien » - qui avait d’abord évoqué un retour « triomphal », s’était finalement contenté d’évoquer une arrivée « visible » et avait exhorté les sympathisants à « éviter les provocations et à ne pas répondre aux injures » pour éviter d’éventuelles bagarres et mouvements de foule. Le parti de l’ex-chef d’État avait même encouragé les militants à célébrer depuis chez eux. « Mais on veut le voir ! Ça fait dix ans qu’il n’est plus là. Et en 2003, lorsque Alassane Ouattara est revenu d’exil, ses partisans sont aussi allés l’accueillir », rappelle un pro-Gbagbo. Ces craintes de débordements, en partie fondées pa







