Haïti est devenu un pays où les rumeurs voyagent plus vite que les faits. Depuis quelques heures, une publication affirme que Wilson Joseph, alias « Lanmò Sanjou » (« la mort n'a pas de jour » en créole), a été capturé lors d'une opération nocturne de la police. Une autre assure que Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », renseigne désormais le FBI sur ses anciens associés. Ces deux annonces font le tour des réseaux. Aucune n'a été confirmée officiellement au moment où nous écrivons.
Lanmò Sanjou, toujours un fantôme

Le chef du gang 400 Mawozo est l'un des criminels les plus recherchés du continent américain. Son groupe s'est rendu célèbre en 2021 par l'enlèvement de seize missionnaires américains et d'un Canadien. La justice américaine l'a inculpé pour prise d'otages et le FBI offre jusqu'à un million de dollars pour toute information menant à son arrestation. Son gang contrôle une large zone à l'est de Port-au-Prince, de Croix-des-Bouquets à Ganthier.
Or ses dernières apparitions publiques ne ressemblent pas à celles d'un homme sous les verrous. Lundi 2 novembre, l'ONU a confirmé avoir reçu une lettre portant sa signature, adressée au secrétaire général António Guterres. Il y réclame une médiation internationale et affirme avoir « levé le drapeau blanc ». L'ONU a précisé que recevoir ce courrier ne valait ni approbation ni reconnaissance de son auteur. Ces derniers jours, il a aussi affirmé que les quatre soldats salvadoriens disparus le 18 octobre dans une embuscade près de la capitale étaient morts, ce que les autorités haïtiennes et salvadoriennes ne confirment pas.
Une arrestation de cette envergure serait annoncée par la police nationale, les autorités américaines ou les forces internationales. À ce stade, aucune déclaration officielle n'a été relevée. Prudence, donc.
Barbecue, l'accusateur

La seconde information est encore plus trouble. Barbecue, ancien policier devenu chef de la coalition de gangs Viv Ansanm et sous sanctions américaines et onusiennes, a appelé publiquement le FBI à enquêter sur un autre chef de gang, présenté comme impliqué dans l'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, et qui aurait selon lui simulé sa propre mort. Une publication relayée par un site baptisé Intelsphere en déduit qu'il coopère désormais avec la police fédérale américaine, et ajoute d'autres accusations, visant notamment une ancienne juge de la Cour de cassation, Wendelle Coq-Thelot, sous le coup d'un mandat d'arrêt depuis 2021, ainsi qu'un grand homme d'affaires haïtien.
Rien de tout cela n'est établi. Le FBI n'a fait aucune déclaration. Les affirmations d'un chef de gang recherché, qui a tout intérêt à brouiller les pistes et à se poser en interlocuteur, ne valent pas preuve. Nous ne reprendrons pas les accusations visant des personnes nommément désignées sans le moindre élément vérifiable.
L'assassinat de Jovenel Moïse, lui, reste une plaie ouverte. Aux États-Unis, plusieurs personnes ont été jugées ou ont plaidé coupable, notamment d'anciens militaires colombiens et des intermédiaires de Floride. En Haïti, l'enquête s'est enlisée. Ce vide nourrit toutes les théories.
Le vrai drame, c'est la population
Pendant que circulent rumeurs et règlements de comptes, la situation sur le terrain reste dramatique. La Force de répression des gangs, mandatée par l'ONU jusqu'en mars 2027, reste en sous-effectif. Plus de 2 000 soldats salvadoriens auraient été déployés fin octobre, avec le soutien de Washington, après la disparition de leurs compatriotes. Les gangs, eux, alternent offensives et appels au dialogue.
Les premières victimes sont les Haïtiens : des centaines de milliers de déplacés, des enlèvements quotidiens, des quartiers entiers sous contrôle armé. Pour eux, l'arrestation de Lanmò Sanjou serait une vraie bonne nouvelle, et une nouvelle trop importante pour être annoncée sans preuve.
Notre regard
Haïti a besoin de justice, pas de feuilletons. Une arrestation se prouve, une accusation se documente, une mort se constate. Tant que ces vérifications élémentaires manquent, chaque rumeur partagée ajoute de la confusion dans un pays qui en souffre déjà trop. Nous suivrons l'affaire et reviendrons vers nos lecteurs dès qu'une confirmation officielle sera disponible.









