« Je me sens vraiment très mal, je n'ai pas de famille ici, je ne connais personne et la plupart des gens parlent français. » Barbara, un prénom d'emprunt, parle anglais, dans un centre d'hébergement de Yaoundé où une vingtaine de personnes dorment sur des lits superposés, derrière de hauts murs ocres. Elle est éthiopienne. Elle n'avait jamais mis les pieds au Cameroun avant d'y être expulsée par les autorités américaines, le 28 avril 2026, sans préavis.
Son histoire, recueillie par le journaliste David Rich pour France 24 dans le cadre d'une enquête menée avec Forbidden Stories, résume le mécanisme que révèle le « Deportation Project » : depuis janvier 2025, plus de 25 000 personnes ont été expulsées des États-Unis vers des pays tiers avec lesquels elles n'ont, pour la plupart, aucun lien. Washington a signé plus de 35 accords de ce type, dont douze avec des pays africains, parmi lesquels le Cameroun, le Ghana, la Sierra Leone, la République démocratique du Congo, l'Eswatini, la Centrafrique et la Guinée équatoriale.
Une protection contournée
Barbara avait fui le Tigré, région éthiopienne ravagée par une guerre qui a fait environ 600 000 morts entre 2020 et 2024 selon le récit qu'elle en fait. Passée par le Brésil, elle atteint la frontière américaine fin 2024, se fait arrêter, puis obtient d'un juge une mesure dite de « suspension d'expulsion », une protection qui interdit normalement de renvoyer une personne vers un pays où elle risque d'être persécutée.
Cette protection ne dit rien, en revanche, d'une expulsion vers un pays tiers jugé « sûr ». C'est exactement la brèche qu'exploite l'administration Trump, selon l'avocat camerounais Joseph Awah Fru, qui vient en aide aux migrants du centre de Yaoundé. « C'est justement parce que ces personnes bénéficient d'une protection aux États-Unis qu'ils les envoient ici », explique-t-il à France 24. « Les États-Unis avaient besoin d'un pays vierge. »
Au centre de Yaoundé, les pensionnaires viennent d'une dizaine de pays : Angola, RDC, Éthiopie, Ghana, Kenya, Maroc, Sénégal, Sierra Leone, Zimbabwe. Soraya, une Ghanéenne, raconte avoir fui son pays après que son entourage a découvert son orientation sexuelle. « À Accra, des personnes de mon entourage me cherchent, ils veulent ma mort », dit-elle. Elle aussi bénéficiait d'une mesure de protection américaine avant d'être expulsée par avion, sans préavis.
Des accords tenus secrets
Reste une zone d'ombre que l'enquête pointe du doigt : la plupart de ces accords n'ont pas été soumis aux parlements des pays concernés. « Il n'y a ni visibilité, ni transparence », dénonce l'avocate kenyane Béatrice Njeri, membre d'une coalition de défense des droits des déportés, également citée par France 24. Dans le cas précis du Cameroun, le seul document rendu public est un échange de notes diplomatiques datant de décembre 2025, publié en juin 2026 par le département d'État américain.
L'enquête, conduite par un consortium de 72 journalistes issus de 26 médias dans 15 pays, a recueilli plus d'une centaine de témoignages en six mois, dont 33 directement auprès de migrants expulsés. Elle documente aussi des cas au Ghana et en Eswatini, où un accord discret portant sur l'accueil de 160 migrants condamnés par la justice américaine a déclenché, selon France 24, une contestation inédite dans la dernière monarchie absolue d'Afrique.
Cette enquête repose sur une seule source journalistique parmi celles consultées, France 24 et le consortium Forbidden Stories. Elle n'a pas pu être recoupée ici auprès du gouvernement camerounais ni de l'administration américaine, qui n'apparaissent pas cités dans les extraits lus.







