En Eswatini, des expulsés jetés dans une prison de haute sécurité
C'est le cas le plus documenté de l'enquête. Depuis un accord confidentiel négocié par l'administration Trump, quatre avions ont déposé discrètement 32 migrants en Eswatini, la dernière monarchie absolue du continent, sur les 160 attendus au total. Tous sont détenus à la prison de haute sécurité de Matsapha, près de Manzini, sans avoir commis la moindre infraction sur le sol du royaume.
Selon les témoignages recueillis par France 24, ces hommes — originaires du Vietnam, du Laos, du Yémen, de Cuba, d'Éthiopie, de République démocratique du Congo ou encore de Jamaïque — ont pour seul point commun d'avoir purgé des peines aux États-Unis, où beaucoup avaient reconstruit une vie entière : mariage, logement, emploi. « Je n'avais jamais entendu parler de l'Eswatini », raconte ainsi Dung Nguyen, d'origine vietnamienne, arrêté et mis dans un avion militaire en juillet 2025 alors qu'il vivait libre depuis dix ans.
L'affaire a provoqué un tollé inhabituel dans ce royaume où la contestation publique est rare : dès juillet 2025, une centaine de femmes ont manifesté devant l'ambassade américaine à Manzini pour réclamer le retour de ces « criminels » dans leur pays d'origine. L'avocat des droits humains Sbusiso Nhlabatsi, qui s'est vu refuser cinq fois l'accès à la prison avant d'obtenir gain de cause devant la Cour suprême puis la Haute Cour de Mbabane, dénonce des hommes « transportés comme des sacs de patates ».
En Afrique de l'Ouest, des trajectoires plus discrètes mais tout aussi précaires
Autre volet de l'enquête, tout aussi éclairant sur le fonctionnement de cette politique : le témoignage d'Annan (prénom d'emprunt), un Ghanéen homosexuel qui avait fui son pays en 2024 après avoir été menacé par sa propre famille. Bien qu'un juge américain lui ait accordé une protection lui interdisant tout renvoi vers le Ghana, Washington l'a expulsé vers la Sierra Leone — un pays où il n'avait jamais mis les pieds — avant qu'il ne soit finalement repoussé vers le Ghana quelques jours plus tard. Il vit aujourd'hui caché, dans un bâtiment abandonné sans eau ni électricité, joignable seulement la nuit. Son avocat américain, resté sans nouvelles de son client jusqu'à son expulsion effective, décrit un système où les autorités migratoires s'affranchissent de leurs obligations légales d'information envers les conseils juridiques des personnes concernées.
Une politique qui a déjà touché la sous-région, Côte d'Ivoire comprise
Ces trajectoires individuelles éclairent un mouvement plus large, documenté début septembre par plusieurs titres ouest-africains, dont Koaci : une liste transmise par le Department of Homeland Security américain recensait alors 427 ressortissants ouest-africains visés par une procédure d'expulsion vers des pays tiers, parmi lesquels des Nigérians, des Togolais et des Ivoiriens. Cette politique de « pays tiers sûrs », qui permet à Washington de renvoyer des personnes non pas vers leur pays d'origine mais vers des États ayant accepté de les accueillir en échange de contreparties diplomatiques ou financières, avait déjà valu au Ghana d'accueillir un premier groupe de déportés ouest-africains en transit, certains ayant depuis saisi la justice pour contester leur expulsion.
Pour la diaspora ivoirienne comme pour l'ensemble des communautés africaines établies aux États-Unis, ce dossier rappelle que les conséquences de cette politique migratoire dépassent largement les seuls pays directement visés par les accords bilatéraux : elles se répercutent, par ricochet, sur des ressortissants de toute la région, y compris ceux résidant légalement ou en attente de régularisation. Les avocats interrogés par RFI décrivent un vide juridictionnel quasi total une fois la personne expulsée hors du territoire américain, qui laisse nombre de familles sans recours ni nouvelles pendant des mois.







