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Affaire Corlay : 11 milliards FCFA évaporés dans une société à capitaux publics, deux cadres décédés, et toujours des zones d'ombre

Un trou de 5 milliards FCFA, réévalué à plus de 11 milliards, dans les comptes de Corlay Côte d'Ivoire, l'ex-Texaco détenue en majorité par l'État via Petroci. Un franchisé en fuite pendant près de deux ans, interpellé en septembre. Deux anciens cadres décédés en cours de procédure. Dans un entretien diffusé par Théophile Kouamouo, le journal Enquête Média détaille un dossier qui touche directement aux finances publiques. Ce que l'on sait, et ce qui reste à prouver.

APAnge Pascal6 novembre 2026⏱ 4 min de lectureLu 7 foisÉconomie
Affaire Corlay : 11 milliards FCFA évaporés dans une société à capitaux publics, deux cadres décédés, et toujours des zones d'ombre
📷 Illustration : Affaire Corlay : 11 milliards FCFA évaporés dans une société à capitaux publics, deux cadres décédés, et toujours des zones d'ombre © Abidjan4all
Onze milliards de francs CFA. C'est le montant du préjudice présumé au cœur de l'affaire Corlay, qui secoue depuis près de deux ans le secteur de la distribution pétrolière en Côte d'Ivoire. Le dossier est revenu sur le devant de la scène avec un long entretien diffusé par le journaliste Théophile Kouamouo, qui recevait Taki Bonsi, fondateur du journal d'investigation en ligne Enquête Média, à l'origine des principales révélations.

Une entreprise qui appartient en grande partie à l'État

Pour comprendre pourquoi cette affaire concerne tous les Ivoiriens, il faut remonter à 2008. Cette année-là, l'américain Chevron, qui avait absorbé Texaco, décide de vendre ses stations-service en Afrique de l'Ouest. La Société nationale d'opérations pétrolières de Côte d'Ivoire (Petroci) et le groupe nigérian MRS créent ensemble le groupe Corlay pour reprendre ces actifs. En Côte d'Ivoire, Texaco devient Corlay Côte d'Ivoire en 2009. Selon Abidjan.net, Petroci en détenait alors 80 % et en assurait la gestion.
Autrement dit, chaque franc perdu par Corlay Côte d'Ivoire est en grande partie un franc perdu par l'État.

Comment le trou a été découvert

Selon Enquête Média, tout commence fin 2024, lorsqu'un audit commandé par la nouvelle direction générale met au jour des anomalies financières estimées d'abord à plus de 5 milliards FCFA, puis réévaluées à plus de 11 milliards. Le mécanisme présumé : des livraisons de carburant jamais payées, des créances fictives, de faux ordres de virement et de faux bordereaux faisant croire que de l'argent avait été versé sur le compte de Corlay à la Société ivoirienne de banque (SIB), filiale du groupe marocain Attijariwafa Bank.
Au centre des soupçons apparaît Aboubacar Sow, un franchisé qui exploitait des stations sous la marque Corlay. Ancien directeur général adjoint de Versus Bank, il était, selon Enquête Média, devenu fonctionnaire au ministère de l'Économie et des Finances tout en menant ses activités privées. En janvier 2025, la SIB porte plainte contre lui pour faux et usage de faux. Neuf cadres de Corlay sont alors interpellés, puis progressivement libérés sous contrôle judiciaire. Aboubacar Sow, lui, reste introuvable. Selon Enquête Média, il aurait ensuite repris discrètement ses fonctions au ministère, avant d'être interpellé en septembre 2026. Il est présumé innocent et n'a pas, à notre connaissance, réagi publiquement. Un autre ancien employé serait toujours en fuite. Le dossier est instruit par le Pôle pénal économique et financier.

Deux décès qui interrogent

C'est l'aspect le plus troublant du dossier. Deux anciens cadres de l'entreprise sont décédés pendant la procédure. En décembre 2024, un ancien directeur administratif et financier. Le 29 septembre 2026, un responsable de la gestion des stocks de carburant, qui faisait partie des cadres interpellés puis relâchés. Ces deux hommes étaient, selon les mots d'Enquête Média, des « sachants » : l'un connaissait les flux d'argent, l'autre les flux de carburant.
Il faut être précis : aucun élément public ne permet aujourd'hui de relier ces décès à l'affaire. Leurs causes n'ont pas été rendues publiques. Taki Bonsi lui-même prend soin de dire qu'il ne veut « pas polémiquer ». Mais la disparition de deux témoins clés pose une question légitime sur la préservation des preuves et la capacité de l'enquête à remonter toute la chaîne des responsabilités.

La question des responsabilités

Enquête Média s'interroge aussi sur la gestion précédente de l'entreprise, sous laquelle les malversations présumées se seraient produites, et affirme que l'ancienne direction n'a pas été inquiétée. Le journal évoque également des protections politiques dont auraient bénéficié certains protagonistes, ainsi que la cession de biens immobiliers ayant appartenu à Texaco, qu'il promet de documenter. Ces affirmations n'ont pas, à ce stade, été confirmées par la justice, et les personnes visées n'ont pas répondu publiquement. Nous ne les reprenons donc pas nommément.

Notre regard

L'affaire Corlay réunit tous les ingrédients des grands scandales de l'argent public en Côte d'Ivoire : une entreprise à capitaux publics, des montants considérables, un mis en cause longtemps introuvable alors qu'il travaillait dans un ministère, des témoins disparus et des responsabilités hiérarchiques qui tardent à être établies.
Le Pôle pénal économique et financier a ici l'occasion de montrer que la lutte contre les détournements ne s'arrête pas aux exécutants. Il faudra établir qui savait, qui a laissé faire, et comment un trou de 11 milliards a pu se creuser sans être repéré pendant des années. Les Ivoiriens, actionnaires de fait de cette entreprise par l'intermédiaire de Petroci, ont le droit de savoir. Et l'État, premier lésé, devrait être le premier à exiger la vérité.
APAnge Pascal — Rédaction Abidjan4AllJournaliste · Économie
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