Trois arrestations de journalistes en une dizaine de jours à Hargeisa : la liste s'allonge au Somaliland, cette région du nord de la Somalie qui a proclamé son indépendance en 1991 sans jamais obtenir de reconnaissance internationale, hormis celle d'Israël depuis décembre 2025. Le dernier cas en date concerne Hassan Saleban Harun, connu sous le nom de Gallaydh, directeur de Gallaydh Media, interpellé mercredi 9 septembre alors qu'il couvrait une cérémonie de remise de diplômes à Gebiley, à une heure de route de la capitale.
Un engrenage parti d'un poème
Tout a commencé fin août avec un poète. Ismail Yusuf Abdi, dit Jiheeye, avait récité un texte reprochant au président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdillahi, dit Irro, l'expulsion forcée de familles d'un quartier de Hargeisa où résiderait sa propre famille, invoquant des « raisons sécuritaires ». Dans ce poème, il allait jusqu'à souhaiter que « le déshonneur » frappe le chef de l'État s'il n'intervenait pas. Le poète a été arrêté le 28 août, au lendemain de la diffusion de son interview sur Facebook.
Le journaliste qui l'avait interrogé, Abdiqani Hussein Abokor, alias Baylood, fondateur de la chaîne Heegan TV, a été convoqué au Département d'investigation criminelle (CID) de Hargeisa le 29 août et placé en détention. Un tribunal a ordonné son maintien en garde à vue pour sept jours, délai qui a expiré le 5 septembre sans qu'il soit ni relâché, ni présenté de nouveau à un juge. Selon son avocat, Tawakal Ibrahim Mohamed, la police envisagerait de le poursuivre pour « atteinte à l'honneur du président » et « diffusion de propagande antiétatique », des chefs passibles respectivement de trois et cinq ans de prison.
Une manifestation de soutien qui tourne mal
C'est précisément en réclamant la libération d'Abdiqani, lors d'un rassemblement de journalistes à Hargeisa le 7 septembre, que Hassan Gallaydh s'est fait remarquer. Selon des confrères cités par le Syndicat somalien des journalistes (SJS), c'est son intervention publique ce jour-là qui aurait motivé son arrestation deux jours plus tard, même si la police n'a donné aucun motif officiel. Devant la foule, il avait interpellé directement le chef de l'État : « Président Abdirahman Irro, quand vous étiez dans l'opposition, vous rendiez visite à chaque journaliste emprisonné, et vous pensiez que chaque arrestation était illégale. Monsieur le président, les médias n'ont pas changé, le contexte non plus. »
Le parti d'opposition Kulmiye a confirmé, dans un communiqué publié jeudi, que Hassan Gallaydh se trouve toujours au siège du CID à Hargeisa, sans que le motif de sa détention ait été rendu public. Un autre parti d'opposition, le KAAH, dénonce de son côté « un schéma de violations destiné à museler les médias ».
Une pratique loin d'être isolée
Le Comité de protection des journalistes (CPJ) réclame depuis plusieurs jours la libération d'Abdiqani Hussein Abokor. « Il rejoint une longue liste de journalistes au Somaliland détenus dans des circonstances douteuses ces derniers mois », a réagi Muthoki Mumo, coordinatrice Afrique du CPJ, rappelant qu'après dix jours de détention, aucune charge formelle n'avait toujours été présentée devant un tribunal.
Le phénomène dépasse ces trois cas. Dans son rapport annuel publié en mars, le Syndicat somalien des journalistes recensait déjà 36 professionnels de l'information arrêtés au Somaliland au cours de la seule année 2025, dont cinq enlèvements, plus de 90 % de ces affaires n'ayant jamais été portées devant un tribunal. Le secrétaire général du SJS, Abdalle Mumin, a de nouveau appelé le président Irro à « démontrer son attachement à la démocratie et à l'État de droit » en ordonnant la libération immédiate des trois hommes. De son côté, le ministère de l'Information du Somaliland n'a répondu à aucune des sollicitations des organisations professionnelles. Pour l'instant, ni Abdiqani Hussein Abokor, ni le poète Ismail Yusuf Abdi, ni Hassan Gallaydh n'ont été formellement inculpés ou libérés.







