La voix tremble, la jeune femme pleure. « Là où je suis en train de vous parler actuellement, ils sont venus, ils ont enlevé les portes des villageois. Même les enfants qui partaient à l'école ont vu les portes de leurs maisons arrachées. Ils ont sorti les bagages de tout le monde dehors. » Son témoignage a été diffusé lors d'un direct sur TikTok de Tiémoko Antoine Assalé, ancien député de Tiassalé et président du mouvement ADCI, qui ouvre régulièrement son antenne aux victimes de litiges fonciers.
Elle parle de Doupleu, un village situé à environ cinq kilomètres du corridor de Man, dans l'ouest du pays. Selon son récit, les habitants font face depuis 2020 à un homme qui revendique la propriété de leurs terres. Son argument : son père les aurait acquises en 1931, en échange d'une lime et d'une machette.
Une affaire à plusieurs décisions de justice
Toujours selon ce témoignage, le litige a déjà donné lieu à plusieurs procédures judiciaires, aux issues qui sembleraient contradictoires. C'est souvent le cas dans ce type de conflit : un tribunal tranche dans un sens, une autre décision intervient en appel ou dans une autre procédure, et chaque camp brandit le document qui l'arrange.
Nous n'avons pas pu consulter ces décisions ni joindre la personne qui revendique les terres. Les autorités préfectorales et judiciaires de Man ne se sont pas encore exprimées publiquement. Les faits rapportés restent donc à confirmer, et la partie adverse doit pouvoir faire valoir sa version. Mais l'image de familles mises dehors, portes arrachées, est suffisamment grave pour appeler une réponse rapide des autorités.
1931, une date qui en dit long
La date avancée n'est pas anodine. En 1931, la Côte d'Ivoire est une colonie française. Les transactions foncières entre particuliers se faisaient alors le plus souvent oralement, selon la coutume, et contre des biens symboliques ou en nature. Une lime et une machette pouvaient sceller un « don » ou un droit d'usage, sans que les deux parties en aient la même compréhension. Pour la famille du cédant, c'était souvent une autorisation de cultiver. Pour le bénéficiaire et ses descendants, une vente définitive.
C'est tout le problème du foncier rural ivoirien. La loi de 1998 sur le domaine foncier rural devait transformer ces droits coutumiers en titres officiels, par des certificats fonciers. Plus de vingt-cinq ans plus tard, une petite partie seulement des terres a été immatriculée. Le reste demeure régi par la mémoire des familles, les témoignages des anciens et des transactions jamais écrites. Un terrain idéal pour les contentieux.
L'Ouest, une poudrière foncière
Dans l'ouest du pays, ces conflits ont une charge particulière. La région de Man, comme le Guémon ou le Cavally voisins, a été profondément marquée par les crises de 2002 et 2011, où les questions de terres ont alimenté des violences meurtrières. Chaque litige non réglé ravive des tensions entre familles, communautés ou générations.
Assalé Tiémoko plaide depuis plusieurs mois pour la création d'un tribunal spécial du foncier. L'idée mérite d'être débattue. Ce qui est certain, c'est que des expulsions sans encadrement clair, sur la base de décisions contestées, sont la pire des réponses.
Notre regard
À Doupleu, il faut d'abord protéger les habitants, en particulier les enfants, en attendant que la justice tranche définitivement. Il faut ensuite que l'État mette les moyens pour sécuriser enfin le foncier rural, village par village. Tant que des terres pourront être revendiquées au nom d'une machette échangée il y a près d'un siècle, la paix dans les campagnes restera fragile.









