Cinquante ans après sa mort, Mao Zedong revient en force dans la culture numérique des jeunes Chinois. Sur Bilibili, la plateforme vidéo préférée des moins de 25 ans, ils sont des milliers à le surnommer « le Maître » et à visionner en boucle des compilations de ses apparitions à l'écran. Un phénomène que les chercheurs relient à un malaise social plus profond que la simple nostalgie.
Un surnom né d'une confidence à un journaliste américain
Sur Bilibili, dont près de 60 % des utilisateurs ont entre 18 et 24 ans, une simple recherche du mot « Professeur » ou « Mao Zedong » suffit à faire remonter des dizaines de montages tirés de films et de séries télévisées consacrés à l'ancien dirigeant. Certaines de ces vidéos, qui retracent sa jeunesse, ses années de commandant militaire ou son rôle pendant la Guerre froide, ont été visionnées des millions de fois. Les commentaires y célèbrent volontiers « le grand homme ».
Le surnom de « Maître » remonte à une rencontre de 1970 avec le journaliste américain Edgar Snow. Mao y aurait rejeté les titres pompeux dont on l'affublait alors, préférant s'en tenir à un seul, celui d'enseignant, expliquant qu'il l'avait toujours été. Dong, étudiant de Nanjing sur le point d'entrer à l'université, raconte à la BBC avoir été bouleversé par une vidéo montrant deux jeunes femmes chanter devant la statue géante du jeune Mao, sur l'île Orange à Changsha. « Elles chantaient avec tellement d'émotion, et la statue est si haute et si jeune », confie-t-il.
Une réhabilitation qui tranche avec le récit de leurs parents
Cet engouement contraste nettement avec le récit officiel transmis à la génération précédente. En 1981, sous l'impulsion de Deng Xiaoping, le Parti communiste chinois avait adopté une évaluation nuancée de Mao, résumée par la formule « 70 % de réussites, 30 % d'erreurs ». Ses portraits avaient alors progressivement disparu des gares et des salles de classe, tandis que Deng devenait lui-même le visage d'une nouvelle ère de réformes économiques et d'ouverture au monde.
Signe de ce basculement générationnel, les Œuvres choisies de Mao Zedong sont devenues, dès 2019, l'ouvrage le plus emprunté à la bibliothèque de l'université Tsinghua, une des plus prestigieuses du pays, et l'ont chaque année depuis jusqu'en 2025. Dong et ses camarades discutent librement de Mao dans leurs cercles en ligne. Le dirigeant actuel, Xi Jinping, reste en revanche un sujet dont on ne parle « pas vraiment ouvertement », précise l'étudiant.
Le chômage des jeunes, toile de fond du phénomène
Pour Florian Schneider, professeur à l'université de Leiden et spécialiste de longue date de la culture politique de la jeunesse chinoise, ce regain d'intérêt s'explique moins par une adhésion politique que par un sentiment d'abandon. Leurs parents ont grandi à une époque où la croissance semblait profiter à tous ; beaucoup de jeunes Chinois d'aujourd'hui se sentent exclus des promesses des réformes de Deng Xiaoping.
Le chiffre qui accompagne ce constat est sans appel : selon le Bureau national des statistiques, le taux de chômage urbain des 16-24 ans hors étudiants a atteint 17,9 % en juillet, son plus haut niveau depuis la révision de la méthode de calcul. Une étude du Mercator Institute for China Studies souligne par ailleurs que l'espace de discussion en ligne autour de ces sujets reste fragile, tiraillé entre une certaine liberté de ton sur les figures historiques et une autocensure prudente dès qu'il s'agit des dirigeants actuels.







