Le format est désormais rodé. Une salle, un public majoritairement africain venu de toute la Belgique, un exposé de Charles Blé Goudé, puis un long temps d'échanges. Ce samedi 31 octobre, le président du Congrès panafricain pour la justice et l'égalité des peuples (COJEP) a fait étape à Bruxelles, à l'hôtel NH Carrefour de l'Europe, rue du Marché-aux-Herbes, à deux pas de la Grand-Place. Son « café politique panafricain » était organisé autour d'un intitulé qu'il décline depuis plusieurs mois : « Exiger réparation pour bâtir l'avenir ».
Nous avons suivi la rencontre en direct, diffusée sur les réseaux sociaux par Black Modo, conseiller spécial de Blé Goudé chargé de la communication, présent dans la salle. Les échanges montrent un échange moins consensuel que les comptes rendus habituels de ce type de rencontres. Et c'est sans doute ce qui en fait l'intérêt.
Le discours des réparations
Sur le fond, Blé Goudé reprend l'argumentaire qu'il avait déroulé à N'Djamena le 19 septembre. Les réparations pour l'esclavage et la colonisation ne sont, selon lui, ni une plainte ni une demande de charité. Elles relèvent de la justice. Elles ne se limitent pas à l'argent : reconnaissance de la vérité historique, excuses officielles, restitution des œuvres culturelles, place de l'Afrique dans les institutions internationales. Il l'avait résumé au Tchad d'une formule : « De la réparation à la renaissance ».
À Bruxelles, la capitale de l'ancienne puissance coloniale du Congo, l'argument prend un relief particulier. Un intervenant a d'ailleurs rendu hommage au collectionneur congolais Sindika Dokolo, disparu en 2020, pour son combat en faveur du retour des œuvres africaines, en citant ce combat comme la preuve que la cause peut produire des victoires concrètes.
La salle ne se contente pas d'applaudir
Le moment le plus fort est venu du public. Un premier participant, venu après avoir vu l'annonce sur Facebook, a dit son malaise face à l'intitulé même de la rencontre. Pour lui, poser le débat en ces termes détourne l'attention de l'essentiel. « L'essentiel, c'est l'unité, c'est le narratif et c'est la bonne gouvernance », a-t-il lancé. Il a pris l'exemple de l'Indonésie, ancienne colonie néerlandaise, qui a payé cher son indépendance, s'est construit un récit national et aide aujourd'hui des pays africains.
Une participante est allée plus loin. On demande réparation à qui, a-t-elle interrogé, et pour quoi faire ? Elle a dit craindre une réparation matérielle, et ce qu'il adviendrait de cet argent entre les mains de certains dirigeants africains. Puis elle a retourné la question vers la salle : pourquoi d'autres pays colonisés ont-ils avancé quand l'Afrique piétine ? N'y a-t-il pas quelque chose, chez nous, qui doit changer en profondeur ?
Dans ses réponses, Blé Goudé a insisté sur la bataille du récit, en rappelant l'adage selon lequel tant que les lions n'auront pas leurs historiens, les histoires de chasse glorifieront le chasseur. Et il a rappelé qu'avant l'argent, ce que l'Afrique réclame, c'est la vérité historique et des excuses.
Le témoignage d'un compagnon de route
La fin de la rencontre a pris une tournure plus personnelle. Un membre de l'équipe qui l'a accompagné pendant ses années devant la Cour pénale internationale, l'avocat Seri Zokou, a pris la parole pour témoigner. Selon lui, Blé Goudé pensait déjà, à La Haye, à un projet politique et économique pour la Côte d'Ivoire et l'Afrique, et la réconciliation était son « obsession ». Il a dénoncé une « diabolisation » persistante de l'ancien leader des Jeunes patriotes, avant de lancer à ceux qui doutent encore de lui : « Ne doutez pas. »
Il a aussi pris soin de préciser qu'il ne parlerait pas des « choses qui fâchent ». Le détail est révélateur.
Notre regard : un panafricanisme qui contourne Abidjan
Car c'est bien la limite de l'exercice. Pendant que Blé Goudé parle de mémoire et de renaissance africaine en Europe, la Côte d'Ivoire traverse une séquence politique tendue : cadres du PDCI et du PPA-CI inculpés par la section antiterroriste, Tidjane Thiam toujours à Paris, débat sur le nouvel organe électoral. Lui-même attend toujours d'être réinscrit sur la liste électorale. « Dès que mon nom est mis sur la liste électorale, je suis candidat », disait-il en août à Krindjabo.
Le thème des réparations lui offre une stature continentale, consensuelle, loin des querelles ivoiriennes où ses positions restent scrutées. C'est habile. Mais la salle de Bruxelles lui a rappelé que la diaspora n'est pas dupe. Elle veut bien parler de l'esclavage et de la colonisation. Elle veut surtout savoir ce que les dirigeants africains feront, chez eux, de leurs pays, avec ou sans réparations.
Si Blé Goudé veut convaincre au-delà de ses fidèles, c'est à cette question-là qu'il devra répondre. Et sans doute à Abidjan plutôt qu'à Bruxelles.









