Abidjan4AllL'info pour tous les Ivoiriens · partout dans le monde
ÉconomieDossier · Détournements de fonds

Impôts, mutuelle des enseignants, marchés de la En Côte d'Ivoire, l'argent public fuit et les gros poissons passent entre les mailles

39 milliards de FCFA évoqués aux Impôts, 5 milliards à la mutuelle des enseignants, 337 millions vidés de comptes dormants dans une banque, des commissions occultes autour des marchés de la CAN… Depuis le début de l'année, les affaires de détournement s'enchaînent en Côte d'Ivoire. La justice agit, mais elle frappe surtout en bas de l'échelle. Décryptage.

APAnge Pascal31 octobre 2026⏱ 4 min de lectureLu 2 foisÉconomie
En Côte d'Ivoire, l'argent public fuit et les gros poissons passent entre les mailles
📷 Illustration : En Côte d'Ivoire, l'argent public fuit et les gros poissons passent entre les mailles © Abidjan4all
Sur TikTok comme sur WhatsApp, les vidéos se succèdent et se ressemblent. Un chiffre en milliards, une institution, quelques noms, et des milliers de commentaires indignés. L'affaire du jour chasse celle de la veille. À force, on oublierait presque l'essentiel : en 2026, la Côte d'Ivoire a vu défiler une série de dossiers de détournement qui, mis bout à bout, racontent la même histoire. L'argent public fuit par de nombreux trous, et la justice ne bouche que les plus petits.

Une année de scandales

Le plus spectaculaire concerne la Direction générale des impôts. En juillet, un syndicat des agents, le SAGI, a saisi le Pôle pénal économique et financier (PPEF) pour des dégrèvements fiscaux présumés frauduleux, en évoquant un préjudice de plus de 39 milliards de FCFA. Le mécanisme décrit : des allègements d'impôts accordés de façon irrégulière, avec l'usage de la signature électronique du directeur général. Une source proche de la DGI assure de son côté que c'est la direction elle-même qui a déclenché l'enquête interne, et qu'une dizaine d'agents auraient été interpellés. Le montant n'a jamais été confirmé officiellement. Mais le simple fait qu'un tel chiffre circule, sans démenti chiffré, dit beaucoup sur l'opacité de la maison.
En mai, c'est la Mutuelle des personnels de l'Éducation nationale (MUPMENET-CI) qui a explosé. Plus de 5 milliards de FCFA auraient été siphonnés via des sociétés écrans. Le directeur exécutif, le directeur financier et un homme d'affaires, président d'un petit parti politique, ont été écroués sur ordre du procureur du PPEF. Ici, ce sont les cotisations d'enseignants qui se seraient évaporées.
Dans le privé, une ancienne conseillère de la BSIC est jugée pour avoir détourné plus de 337 millions de FCFA, en 121 opérations, depuis des comptes dormants. Le parquet a requis dix ans de prison ferme. Verdict attendu le 13 novembre.
Et puis il y a la CAN. Selon Connectionivoirienne, la société Espacyl a obtenu des marchés du Comité d'organisation, avec une avance de démarrage de 11 milliards de FCFA. Un intermédiaire qui réclame sa commission est aujourd'hui en détention, poursuivi pour faux. Lors d'une confrontation, le patron de l'entreprise aurait évoqué avoir versé environ un milliard de FCFA de pots-de-vin à des personnalités. Ces propos n'ont été ni prouvés ni, à notre connaissance, suivis d'une enquête publique. L'entreprise n'a pas répondu à nos confrères.

Toujours les mêmes qui tombent

Regardons qui se retrouve derrière les barreaux. Des agents des impôts. Les gestionnaires d'une mutuelle. Une conseillère bancaire. Un intermédiaire septuagénaire. Des maillons, parfois importants, mais rarement ceux qui signent, qui valident ou qui protègent.
Dans l'affaire de la DGI, la question de la responsabilité hiérarchique est vite devenue une guerre entre la direction et le syndicat, au lieu d'être tranchée par une enquête publique. Dans le dossier de la CAN, celui qui dénonce un impayé est poursuivi, tandis que les accusations de corruption visant des personnalités restent au stade de la rumeur. Ailleurs, le ministère de l'Intérieur a démenti toute enquête sur un présumé détournement de 1,6 milliard à San-Pédro, et le ministère des Finances a contesté les 50 milliards que L'Éléphant Déchaîné disait non reversés aux collectivités. Démentis, contre-démentis, puis silence.
Le PPEF revendique pourtant des chiffres solides : près de 2 000 procédures traitées depuis 2020, plus de 800 jugements, environ 15 milliards de FCFA saisis sur des comptes bancaires depuis 2022. Le problème est moins le nombre que la cible. Une justice qui condamne beaucoup mais rarement au sommet finit par donner le sentiment d'une impunité organisée pour ceux qui comptent.

Le paradoxe du moment

Le contexte rend ce constat plus dérangeant encore. Le 30 octobre, la Côte d'Ivoire est sortie de la liste grise du GAFI, au terme de deux ans de réformes contre le blanchiment. Le même jour, Jeune Afrique révélait un présumé réseau de corruption au sein même du PPEF, ce que le ministre de la Justice a fermement démenti. Le pays recule par ailleurs dans l'indice de perception de la corruption de Transparency International, à la 76e place sur 182.
Les outils existent. La Haute Autorité pour la bonne gouvernance reçoit des milliers de déclarations de patrimoine chaque année. Mais elles ne sont pas publiées, et l'on ignore combien ont été réellement contrôlées. La Cour des comptes et l'Inspection générale d'État produisent des rapports, rarement suivis de procès retentissants.

Ce qui changerait la donne

Il ne manque pas de lois, il manque de la transparence. Publier les déclarations de patrimoine des plus hauts responsables. Rendre publics les rapports d'audit et leurs suites judiciaires. Ouvrir une enquête indépendante dès qu'un dirigeant affirme avoir versé des commissions, comme dans le dossier de la CAN. Et surtout, aller chercher les ordonnateurs, pas seulement les exécutants.
Tant que ce ne sera pas le cas, chaque vidéo virale sur un nouveau détournement sera accueillie de la même façon : avec colère, puis avec résignation. Et c'est peut-être le plus grand risque pour l'État. Que les Ivoiriens finissent par trouver normal que l'argent public disparaisse.
APAnge Pascal — Rédaction Abidjan4AllJournaliste · Économie
Détournement de fondsCorruptionDGIMUPMENET-CIBSICCANEspacylPPEFHABGGAFIGouvernanceCôte d'Ivoire
Commentaires (0)

Connectez-vous pour rejoindre la discussion — les commentaires sont modérés.