En Côte d'Ivoire, le mois de décembre avait ses habitudes. Chaque année, une série de décrets prolongeait d'un an des directeurs généraux de sociétés publiques, des chefs d'institutions et des généraux qui auraient dû partir depuis longtemps. Selon Jeune Afrique, cette fois, ce sera non. Il n'y aura « pas de prorogation immédiate ». La nouvelle a fait la une de la presse ivoirienne le 30 octobre, et elle a été reçue comme un petit séisme dans les couloirs du pouvoir.
Les premiers noms donnent le ton. Eugène Aka Aouélé, 84 ans, président du Conseil économique, social, environnemental et culturel (Cesec), ne sera pas reconduit et devra se contenter de la présidence de la région du Sud-Comoé. Théophile Ahoua N'Doli, plus de 80 ans, à la tête de l'Inspection générale d'État depuis 2017, est prié de faire valoir ses droits à la retraite. La presse cite aussi le directeur général des Douanes, Pierre Dah, celui de l'Anac, Sinaly Dosso, ou encore Tidiane Kaba à la Direction du domaine. Les partants seront reçus par le président lui-même ou par le vice-président, Tiémoko Meyliet Koné. On ne congédie pas des fidèles de vingt ans comme de simples fonctionnaires.
La fin d'un système
Il faut appeler les choses par leur nom. La prorogation était devenue un mode de gouvernement. La loi de 2012 fixe le départ à 60 ou 65 ans selon les catégories. Dans les faits, être proche du pouvoir permettait d'y échapper. Résultat : des administrations dirigées par des octogénaires, des carrières bloquées, des cadres de 45 ans qui attendent depuis dix ans une promotion qui ne vient pas.
Le syndicat des agents des impôts, l'Anadgi, ne s'y est pas trompé. Son secrétaire général, Michael Dougrou, salue une « annonce salutaire » et dénonce un « blocage artificiel de l'administration », « source de démotivation pour les agents en activité ». Le diagnostic est juste. Un État qui ne renouvelle pas ses cadres finit par s'asphyxier.
Les nominations récentes vont d'ailleurs dans ce sens. Sidy Cissé à la Caisse des dépôts et consignations, Nabintou Cissé à l'Office national de l'eau potable : des profils de moins de 50 ans, à des postes stratégiques. Le message est assumé.
Le paradoxe du président octogénaire
Reste un paradoxe que tout le monde voit sans le dire. Celui qui pousse les octogénaires vers la sortie a lui-même 84 ans et entame un quatrième mandat. La règle de l'âge vaut pour les autres, pas pour le sommet de l'État. On peut y voir une contradiction. On peut aussi y lire une stratégie : Alassane Ouattara sait que ce mandat est le dernier, et il prépare l'après en installant une nouvelle génération partout où il le peut, avant de passer lui-même la main.
Et dans ce paysage, un nom revient avec insistance : Téné Birahima Ouattara. Ministre d'État, ministre de la Défense et vice-Premier ministre, le frère cadet du président est présenté depuis des mois par une partie des milieux politiques comme le possible candidat du RHDP en 2030. Le parti n'a rien officialisé. Mais le grand ménage dans l'administration et l'armée sert aussi cette perspective. Faire partir les barons d'une autre époque, c'est libérer des postes pour une génération qui devra sa promotion à la nouvelle séquence, et donc à ceux qui la pilotent. Le contrôle de l'appareil sécuritaire, que Téné Birahima Ouattara tient déjà par la Défense, en est la pièce maîtresse.
L'armée, l'exception qui en dit long
C'est d'ailleurs là que la réforme change de visage. Pour les militaires, la règle sera plus souple : départs au cas par cas, selon le grade et le poids dans l'appareil sécuritaire. Autrement dit, les généraux dont le pouvoir a encore besoin resteront. En décembre 2025, plusieurs avaient été prolongés, dont Vagondo Diomandé, ministre de l'Intérieur, et le patron de la gendarmerie, Alexandre Apalo Touré, qui aurait dû partir dès 2022.
Ce traitement à part se comprend dans un pays qui a connu des mutineries et une guerre. La stabilité de l'armée reste une ligne rouge, et dans une succession qui se prépare, personne ne veut d'un vide à la tête des forces. Mais il montre aussi les limites de la réforme. Si l'exception devient la règle pour les postes sensibles, le coup de balai ne touchera que ceux qui ne pèsent plus. Le cas Vagondo Diomandé est parlant. L'ancien aide de camp d'Alassane Ouattara prépare déjà sa reconversion politique dans le Tonkpi, à travers sa « Team Vagondo Diomandé ». Il ne part pas à la retraite. Il change de terrain, et prend position pour la suite.
Le vrai test, en décembre
Pour l'instant, aucun décret n'a été signé. Le vrai rendez-vous, c'est la fin de l'année, au moment où tombent traditionnellement les prorogations. Si les listes restent courtes et que les noms annoncés quittent bien leurs fauteuils, Alassane Ouattara aura posé un acte fort, plus utile pour l'administration que bien des discours sur la jeunesse. S'il cède aux pressions et aux fidélités, l'annonce rejoindra la longue liste des réformes promises et oubliées.
Une chose est sûre : en laissant fuiter les noms, le pouvoir s'est lié les mains. Et chaque fauteuil libéré d'ici décembre dira un peu plus clairement qui prépare 2030, et avec qui.









