L'ambassadeur de Guinée à Dakar, Mandjou Dioubaté, a reçu cette semaine des doyens de la communauté guinéenne pour un message on ne peut plus direct : « Nul ne pourra vous chasser du Sénégal, c'est une certitude. » La rencontre, révélée mardi 16 septembre par Seneweb, intervient après plusieurs semaines de messages hostiles visant les ressortissants étrangers, largement diffusés sur les réseaux sociaux sénégalais.
Un climat qui se dégrade depuis l'été
Le phénomène n'est pas nouveau, mais il a pris de l'ampleur depuis fin août. Le 17 août, le député nationaliste Tahirou Sarr avait accusé des « mendiants étrangers » d'alimenter la délinquance dans certains quartiers de Dakar, des propos largement repris et amplifiés en ligne. Le lendemain, trois organisations non gouvernementales, dont Amnesty International Sénégal, avaient appelé les autorités à « prendre des mesures » face à ce qu'elles qualifiaient déjà de discours xénophobes croissants dans les médias et sur internet. Début septembre, un collectif de la société civile sénégalaise a haussé le ton à son tour, estimant que le pays ne devait pas devenir, selon ses mots, la patrie de la haine.
Face à la persistance du phénomène, le gouvernement sénégalais est sorti de sa réserve. Le 25 août, à l'occasion du Maouloud célébré à Tivaouane, le ministre de l'Intérieur Mouhamadou Makhtar Cissé avait invoqué la téranga, l'hospitalité en langue wolof, comme « une réalité vécue, pas un symbole ». Il avait rappelé que plus de deux millions de Sénégalais vivent eux-mêmes à l'étranger, avant de mettre en garde : « Nous ne devons pas refuser d'accueillir les immigrés s'ils respectent les lois de notre pays. » Le Premier ministre s'est à son tour exprimé devant l'Assemblée nationale le 8 septembre pour condamner ces discours.
La communauté guinéenne en première ligne
C'est la communauté guinéenne qui semble la plus exposée à ces campagnes d'intimidation en ligne, selon plusieurs médias sénégalais qui suivent le dossier depuis des semaines. Installée au Sénégal depuis des décennies pour beaucoup, elle voisine avec d'autres communautés ouest-africaines, maliennes, ivoiriennes, burkinabè, qui partagent le même cadre juridique de libre circulation issu du traité de la CEDEAO. Le déplacement de l'ambassadeur Dioubaté, une démarche rare pour un poste diplomatique dont le rôle consiste d'ordinaire à défendre des intérêts commerciaux ou consulaires plutôt qu'à gérer l'anxiété d'une communauté entière, illustre la gravité avec laquelle Conakry suit désormais ce dossier.
Pour l'ensemble des diasporas africaines installées en Afrique de l'Ouest, l'épisode sénégalais rappelle une réalité souvent minimisée : la libre circulation actée par les textes communautaires ne suffit pas toujours à désamorcer les tensions sociales, surtout quand elles se nourrissent de difficultés économiques locales et se propagent à la vitesse des réseaux sociaux. Les Ivoiriens de l'extérieur suivent ce type de dossier avec une attention particulière, et pour cause : la Côte d'Ivoire accueille en retour d'importantes communautés sénégalaises, maliennes et guinéennes, dans un jeu de miroirs migratoires qui traverse toute la sous-région et où la moindre poussée de fièvre chez un voisin peut, un jour ou l'autre, trouver son écho ailleurs.
Reste à voir si les appels du gouvernement sénégalais et les rencontres diplomatiques comme celle de mardi suffiront à calmer un climat que plusieurs organisations de défense des droits humains jugent, depuis fin août, préoccupant.







