L'affaire empoisonne Abidjan depuis cinq mois. Le 3 juin 2026, des habitations du quartier Campement, à Koumassi, sont rasées. L'opération est revendiquée par un certain Alloui Brou Jacques, qui brandit une décision de justice. Problème : selon le procureur de la République, cette décision autorisait seulement l'expulsion de cinq maisons, sans démolition. Le parquet a qualifié l'opération d'« illégale ». Alloui Brou Jacques a été arrêté le 18 juin et placé sous mandat de dépôt.
Mais l'enquête est allée beaucoup plus loin. Le 16 septembre, le procureur Koné Braman Oumar a révélé qu'un député, élu de Gouméré-Tabagne, aurait joué un « rôle déterminant » et apporté le « principal financement » de l'opération. Une demande d'autorisation de poursuites a été transmise à l'Assemblée nationale. Plusieurs personnalités ont été entendues, dont Ibrahim Cissé Bacongo, le 24 juin, ainsi que son directeur de cabinet, le directeur des services techniques du District et le maire de Koumassi. Être entendu ne signifie pas être mis en cause : aucune charge n'a été annoncée contre le ministre-gouverneur.
La riposte venue du RHDP
C'est désormais au Parlement que la pression monte. Adjaratou Traoré, députée RHDP de Koumassi, demande depuis juin une mission d'enquête parlementaire pour obtenir « la manifestation de la vérité » et la « réparation des préjudices subis par les populations ». Elle annonce aujourd'hui une avancée dans cette démarche. L'objectif : examiner les décisions des services du District dans cette affaire.
Le fait est notable. La députée appartient au même parti que le ministre-gouverneur. Elle avait déjà dénoncé le « zèle amer » de Bacongo lors des démolitions des quartiers Gesco et Boribana. Voir une élue de la majorité porter le fer contre un membre éminent du gouvernement est rare en Côte d'Ivoire, où le Parlement contrôle peu l'exécutif.
Bacongo, le gouverneur des bulldozers
Depuis sa nomination à la tête du District, Ibrahim Cissé Bacongo a fait de la « libération » de l'espace public sa marque de fabrique. Déguerpissements de commerçants sur les trottoirs, démolitions de quartiers précaires jugés à risque ou construits sur des terrains publics : sa méthode est saluée par certains pour son efficacité, critiquée par d'autres pour sa brutalité et son absence d'accompagnement des familles expulsées.
Devant les enquêteurs, il a expliqué que les démolitions de Koumassi Campement s'inscrivaient dans le cadre du plan ORSEC, destiné à dégager des zones à risque. Les enquêteurs vérifient si ce plan s'appliquait réellement. Début octobre, Jeune Afrique évoquait déjà « l'épineux cas » Bacongo pour le chef de l'État.
Notre regard
Cette affaire dépasse le seul ministre-gouverneur. Elle pose une question de fond : qui contrôle les démolitions à Abidjan ? Quand un particulier peut raser un quartier avec une décision de justice détournée, avec l'appui financier présumé d'un élu et sans que les services publics ne l'arrêtent, c'est toute la chaîne de responsabilité qui est en cause.
Une enquête parlementaire serait la bonne réponse. Elle permettrait d'établir qui a fait quoi, de réparer les préjudices des familles et de fixer des règles claires pour l'avenir. Elle serait aussi un test pour l'Assemblée nationale : sa capacité à contrôler l'exécutif, même lorsque celui-ci est issu de sa propre majorité.









