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Guy Demel : « Cette victoire à la CAN a sauvé beaucoup de têtes, et ils n'étaient pas contents de l'avoir gagnée avec nous »

Deux ans après avoir rejoint le staff d'Emerse Faé au lendemain de la CAN 2023, l'ancien international ivoirien Guy Demel a quitté son poste de sélectionneur adjoint des Éléphants à l'issue du Mondial 2026. Dans un entretien accordé à La Nouvelle Chaîne Ivoirienne, il revient sans détour sur le sacre continental à domicile, les tensions avec la fédération, son parcours de binational et l'avenir du football ivoirien.

APAnge Pascal11 septembre 202612 min de lectureSport
Interview Exclusive avec Guy Demel sur NCI
© Abidjan4all
Ancien défenseur passé par Arsenal, le Borussia Dortmund, Hambourg et West Ham au cours d'une carrière de dix-sept ans, Guy Demel s'était reconverti en consultant télé à Abidjan lorsque l'occasion s'est présentée, le 29 janvier 2024, d'intégrer le staff technique des Éléphants comme adjoint d'Emerse Faé, tout juste promu sélectionneur en pleine CAN à domicile. Deux ans, un titre continental et une qualification historique pour la Coupe du monde plus tard, il a quitté ses fonctions à l'issue du Mondial 2026. Au micro de Malik Traoré pour La Nouvelle Chaîne Ivoirienne, il livre un témoignage rare sur les coulisses de cette aventure.

Racines ivoiriennes et choix de carrière

Vous êtes né en France, binational. À quel moment avez-vous décidé de jouer pour la Côte d'Ivoire ?
Assez tôt. Je fais partie des joueurs français partis très tôt à l'étranger, on était moins d'une dizaine dans ce cas. J'étais suivi par les équipes de France, mais très tôt, j'ai fait savoir que je voulais jouer pour la Côte d'Ivoire, si toutefois j'en avais le niveau. C'est ce que j'ai réussi à faire, alors que j'avais déjà une carrière bien lancée lorsque les Éléphants m'ont appelé. C'était aussi une promesse que j'avais faite à ma grand-mère.
On a essayé de vous convaincre du contraire, notamment au Borussia Dortmund…
Oui, j'ai vécu ce que beaucoup de binationaux vivent. À l'époque, j'avais Matthias Sammer et Michael Zorc, que je salue, qui jugeaient plus judicieux pour ma carrière que je joue pour la France, j'avais reçu une convocation des A et des espoirs français. Un jeune joueur qui se retrouve dans le bureau d'un Ballon d'or, ce n'est pas facile. Mais ma décision était prise depuis plusieurs années. Même si les espoirs ivoiriens m'avaient appelé le premier, j'aurais choisi la Côte d'Ivoire.
Avec le recul, la meilleure décision de votre vie ?
Oui. Je me suis toujours dit que ce que je ferais avec la Côte d'Ivoire aurait toujours plus d'impact sur les générations futures que ce que j'aurais pu faire avec la France. Aucun regret, au contraire.

Une carrière européenne : Nîmes, Arsenal, Dortmund, Hambourg, West Ham

Vos débuts professionnels, c'était à Nîmes…
Je fais quelques mois avec la réserve, puis j'intègre le groupe professionnel avant décembre. L'entraîneur Serge Dalmas hésitait à me faire jouer. C'est un coéquipier, Omar Belbé, qui m'a poussé sur le terrain lors des changements un soir de match, j'ai eu mes premières minutes comme ça.
Puis Arsenal, à 18 ans…
Damien Comolli, le chef du recrutement, m'avait suivi pendant six ou sept mois, y compris dans ma vie quotidienne, avant un rendez-vous à Paris avec Arsène Wenger, qui a conclu par ma signature. Honnêtement, si Nîmes m'avait proposé un contrat professionnel, je serais resté, mais c'était Arsenal. L'expérience a été fantastique sur le plan humain, aux côtés de Robert Pirès, Patrick Vieira, Thierry Henry ou Ashley Cole, avec un niveau de professionnalisme déjà très en avance pour l'époque. Mais elle a aussi été frustrante : je ne maîtrisais pas la langue, et contrairement aux autres jeunes Français, Wenger me parlait en anglais. Il m'a expliqué après coup qu'il voulait simplement me laisser le temps, mais sur le moment, l'incompréhension était réelle.
Direction le Borussia Dortmund ensuite…
Cette expérience anglaise m'a servi : dès mon arrivée à Dortmund, où je jouais peu au départ, je suis allé voir Sammer et Zorc pour leur dire que si j'avais quitté Arsenal, c'était par manque de temps de jeu, je voulais prendre du plaisir sur un terrain. La situation s'est vite améliorée : champion d'Allemagne, finaliste de la Coupe de l'UEFA face au Feyenoord.
Puis Hambourg, une de vos plus belles aventures…
Très belle ville, des joueurs extraordinaires, Jérôme Boateng, les débuts de Vincent Kompany, Van Nistelrooy, Rafael van der Vaart, Nigel de Jong, Otto Addo, aujourd'hui sélectionneur du Ghana. J'ai beaucoup appris là-bas, je suis devenu un homme en Allemagne, sincèrement, la rigueur, la posture du joueur et de l'homme.
Et le retour en Angleterre, à West Ham ?
Cette fois je maîtrisais la langue. Il fallait que je me prouve que je pouvais jouer dans le meilleur championnat du monde. Ma première saison a été compliquée, blessé presque toute l'année, mais je suis revenu au moment des barrages, que nous avons remportés pour monter en Premier League. Dix-sept ans de carrière au total.
Entraîneur de football en bord de terrain
Guy Demel, ancien sélectionneur adjoint des Éléphants de Côte d’Ivoire sur La Nouvelle Chaîne Ivoirienne

L'arrivée surprise dans le staff des Éléphants

Le 29 janvier 2024, vous êtes consultant télé à Abidjan et on vous propose d'intégrer le staff d'Emerse Faé, tout juste promu sélectionneur. Vous avez hésité ?
Sincèrement, non. Comme tous les Ivoiriens, j'étais affecté par la situation de l'équipe à ce moment-là, et il n'y a rien de plus terrible que de se sentir impuissant. On me donnait l'occasion d'apporter mon expérience. Et j'étais en confiance parce qu'il y avait Emerse, et que c'était lui le numéro un, pas moi le second d'un autre. Pour moi, la réussite d'un projet se joue d'abord par les hommes, pas par les idées. Je suis allé parce qu'il y avait Emerse.

Le sacre de 2023 et les tensions avec la fédération

En dehors de la finale gagnée face au Nigeria, quel est votre plus beau souvenir de cette CAN à domicile ?
Il y a plusieurs scénarios possibles, mais mon plus beau moment, c'est le match face au Mali : le moment où les supporters ont commencé à allumer les téléphones, à chanter pour la Côte d'Ivoire. Voir ma famille au stade à la fin, ma fille, mon fils, ma femme, c'était réussir enfin ce qu'on n'avait pas réussi en tant que joueurs. Gagner à domicile, c'est rare et extraordinaire.
On a beaucoup dit que ce sacre restait « la CAN de feu Jean-Louis Gasset », l'ancien sélectionneur limogé en cours de compétition. Cela vous agace ?
C'est dommage. J'ai un profond respect pour le travail fait par le staff qui nous a précédés, pour l'homme et pour la carrière de Jean-Louis Gasset. Si je peux faire ne serait-ce que 40 % de ce qu'il a accompli, j'en serai fier. Mais la réalité, c'est que ça n'avait pas fonctionné, comme cela arrive à de grands coachs à travers le monde. Ce qui me gêne, c'est de voir les siens mettre en avant un autre sélectionneur pour un travail fait par d'autres. Je pense que c'est un peu la maladie africaine de convoiter ce qui vient d'ailleurs plus que ce qui se fait localement. La victoire revient au staff qui a amené l'équipe à la victoire, un point c'est tout. Et je le dis clairement : cette victoire-là a sauvé beaucoup de têtes.
Le soir de la victoire, que s'est-il passé exactement ?
Le soir même, on se retrouve avec Emerse sur le balcon de sa chambre, on discute, et on se dit : on a gagné, mais ils ne sont pas contents de l'avoir gagné avec nous. « Ils », c'est ceux qui nous entouraient, la fédération. Je ne suis pas dans la tête des gens, mais je peux dire ce que nous avons ressenti : il y avait des envies d'autres personnes dès la prise de l'équipe, et tout au long du parcours, on a tenté, d'une manière ou d'une autre, de nous mettre dans des conditions compliquées pour justifier un changement.

CAN 2025 au Maroc et Coupe du monde 2026 : ce qu'il a manqué

Qu'est-ce qui vous a manqué à la CAN 2025, au Maroc, pour aller au bout ?
À domicile, le scénario avait permis à chacun d'être centré sur l'objectif, avec moins de contraintes annexes. Au Maroc, ça n'a pas été le cas : certains avaient des agendas différents. On a connu pas mal de complications durant la période d'Emerse comme sélectionneur. Je les avais senties venir depuis un moment. La Côte d'Ivoire a les moyens et les joueurs ont le niveau ; encore faut-il les mettre dans les meilleures conditions, avec l'organisation, les garde-fous et les effectifs de staff nécessaires pour pérenniser la performance dans la durée.
Et sur la Coupe du monde, qu'est-ce qui a manqué pour passer un tour de plus après les seizièmes de finale ?
Ça s'est joué sur les détails, chaque détail compte, des erreurs individuelles, notamment face à l'Égypte, un enchaînement compliqué à rattraper face à une telle équipe. Mais on était encore dans un processus, avec des joueurs qui découvraient à la fois la CAN et la Coupe du monde tout en ayant déjà un rôle important. Autour de l'équipe, il y avait pas mal de problématiques qui nous empêchaient d'être pleinement concentrés sur le projet.

La fin de l'aventure et la relation avec Emerse Faé

Emerse Faé a confié dans L'Équipe avoir été surpris par la fin de son mandat, lui qui se projetait jusqu'au Mondial 2030. Partagez-vous cette surprise ?
Il a le droit de le ressentir ainsi, et je l'avais moi-même eu au téléphone deux ou trois jours avant, il semblait plutôt parti pour continuer. De mon côté, en revanche, cela faisait plus d'un an que je savais que nous n'allions pas continuer, moi le premier, même si lui a poursuivi l'aventure quelque temps.
Comment est votre relation avec lui aujourd'hui ?
Il n'y a pas de problème direct entre nous. Mais je lui donnais mon avis sur son entourage et sa famille, et je n'étais pas d'accord avec certaines idées, certaines manières de travailler. Avec le temps, ça a créé de la distance, on se parlait beaucoup moins, plutôt sur des horaires de travail que comme avant. Cela dit, je souhaite sincèrement qu'Emerse continue, c'est un très bon sélectionneur, et j'ai énormément appris à ses côtés ainsi qu'auprès du reste du staff, Jérémie Antonetti, Michael Fabre et Samir Amba.
Pourquoi avez-vous choisi de ne pas rester ?
On demande aux joueurs une exigence à l'entraînement et en match ; en retour, ils attendent qu'on leur amène un environnement à la hauteur. Sur les dernières réunions, certains nous le renvoyaient : « vous nous demandez ça, mais à côté il se passe ça. » Je n'avais plus la force de continuer sachant que ces problèmes n'étaient pas réglés, c'était pour moi aller à l'encontre des engagements pris avec les joueurs.
Vous imaginez-vous un jour sélectionneur numéro un de la Côte d'Ivoire ?
Pourquoi pas, bien sûr. Je ne me mets aucune limite, les champs des possibles restent ouverts. Ce n'est pas pour demain, mais ça fait partie des objectifs.

Fédération, rumeur Hervé Renard et transition

Votre soutien affiché au président de la Fédération ivoirienne de football, Yacine Idriss Diallo, face à Didier Drogba en 2022, vous avait valu des critiques. Comment vos rapports ont-ils évolué ?
Ils ont clairement changé. Le discours facile serait de dire que c'est parce que je ne suis plus en poste. Mais je l'ai soutenu à l'époque parce que je partageais son discours sur le développement, pas pour un poste : quand il a gagné, il m'a proposé une fonction, j'ai refusé. Je n'étais ni à la fédération ni dans l'organigramme. Avoir occupé le poste de second m'a permis de mieux comprendre les contraintes et les moyens, mais je n'étais pas toujours en accord avec ce qui était fait, et quand on me posait la question, je donnais mon avis.
Cet avis dérangeait parfois ?
Oui, souvent. On dira qu'il était mal exprimé, c'est la chose la plus facile à dire. En réalité, c'est simplement que nous n'étions pas alignés.
Comment avez-vous géré la rumeur d'une arrivée d'Hervé Renard, en pleine CAN à domicile ?
On en discutait un soir à table avec Emerse et le staff, et certains dirigeants avaient dû l'entendre : le président nous a convoqués dans son bureau pour savoir pourquoi nous en parlions. Je lui ai expliqué que c'était important pour nous de savoir dans quel état d'esprit les joueurs arrivaient face à cette rumeur déjà publique dans la presse, certains avaient visiblement été contactés en pleine compétition. Ça n'a pas été facile, mais ça a aussi été une force. Je pense, sans certitude, qu'Hervé Renard a échangé avec Emerse pour que la passation se fasse au mieux, vu la rapidité des échéances.

Le regard de Guy Demel sur le football ivoirien

Quel regard portez-vous sur les sélections de jeunes et le football local ?
Sur les sélections, il y a eu pas mal de résultats positifs ces dernières années, chez les A comme chez les féminines et les jeunes. Mais il est urgent que le niveau du football local progresse. Contrairement à ce qui se dit, nous allions voir les matchs sur place à Abidjan, et nous avons sélectionné des joueurs locaux quand l'occasion se présentait, mais la sélection n'est pas un essai, il faut être au niveau, y compris pour les joueurs formés en Europe qui peinent parfois à s'adapter au football africain à leur arrivée sur le continent.
Et le niveau des entraîneurs ivoiriens ?
Je leur tire mon chapeau. Nous, nous avons eu la chance d'évoluer dans des championnats structurés, avec un accompagnement et des certifications régulières. Nos coachs locaux, eux, sont des chercheurs, souvent livrés à eux-mêmes, sans toujours les meilleures conditions de travail ni des staffs complets malgré les diplômes de haut niveau exigés. Il faut insister davantage sur leur formation et leur accompagnement si l'on veut pérenniser la performance. Et j'ai énormément de respect aussi pour les présidents de club, qui mettent souvent leur propre argent.
Peu d'Ivoiriens dirigent aujourd'hui des équipes de haut niveau, à l'exception de Yaya Touré à Bratislava…
C'est une étoile, premier coach africain à mener une équipe en Ligue des champions, j'aimerais que Didier Drogba connaisse la même trajectoire. Il y a aussi Kolo Touré, Hervé Renard désormais. Le monde commence à s'ouvrir, mais chez nous aussi, il est difficile pour un Ivoirien de garder son poste, je pense à François Zahoui, qui avait fait un parcours remarquable avant d'être démis. Ce n'est ni de la victimisation ni une fatalité : il faut une volonté institutionnelle pour mieux vendre nos coachs, sur le continent comme à l'étranger.

Et maintenant ?

Quelle est la suite pour vous ?
Je prends un peu de temps pour me reposer et m'occuper de ma famille. Je continue mon diplôme UEFA Pro et je reprends le consulting, avec une ligne supplémentaire à mon parcours. J'ai déjà eu des échanges pour la suite ; on étudie tout ça, et on choisira le bon projet le moment venu.
Un dernier mot ?
De la santé, et ne pas changer : rester direct, continuer à dire les choses.
Entretien réalisé par Malik Traoré (La Nouvelle Chaîne Ivoirienne) | Retranscription abidjan4all.info | Rubrique Sport | Sud de la France
Note de la rédaction :  cet article a été rédigé à partir de la retranscription intégrale de l'entretien accordé par Guy Demel à La Nouvelle Chaîne Ivoirienne. 
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