Il faut un sujet particulièrement clivant pour réunir sur une même estrade Bernie Sanders, sénateur indépendant du Vermont et figure de la gauche socialiste américaine, et Steve Bannon, ancien stratège de Donald Trump et porte-voix du nationalisme populiste. L'intelligence artificielle, visiblement, en fait partie. Les deux hommes ont participé mardi à Washington à la conférence « Pro-Human », aux côtés d'autres figures venues d'horizons très différents, de responsables syndicaux à des personnalités du monde du cinéma, pour appeler à un coup de frein réglementaire sur le déploiement de l'IA.
Le message commun tient en une formule reprise par plusieurs intervenants : mettre « les humains d'abord », avant les impératifs de vitesse et de rentabilité qui, selon eux, dictent aujourd'hui la course à l'intelligence artificielle dans la Silicon Valley. Sanders y voit une menace pour l'emploi et pour le pouvoir de négociation des travailleurs américains, un thème qu'il porte depuis des années sur les questions de délocalisation et d'automatisation. Bannon, de son côté, articule son inquiétude autour de la souveraineté nationale et de la concentration du pouvoir entre les mains d'un petit nombre d'entreprises technologiques, qu'il assimile à une nouvelle forme d'oligarchie.
Une alliance de circonstance, pas de doctrine
Les deux hommes ne s'accordent pas sur tout, loin de là, et le suivi de la conférence par plusieurs médias américains a relevé un désaccord persistant sur la Chine : quand certains participants insistent sur la nécessité de devancer Pékin dans la course technologique, d'autres, dont Bannon, minimisent cet argument pour recentrer le débat sur les conséquences internes de l'IA, entre emplois détruits, opacité des algorithmes et concentration économique. Sanders, de longue date critique des géants de la tech, partage davantage cette seconde lecture.
Cette rencontre ponctuelle entre deux critiques venus de rives opposées s'inscrit dans un climat où le débat sur la régulation de l'intelligence artificielle a cessé, aux États-Unis, d'être un sujet de niche technique pour devenir un enjeu politique de premier plan à l'approche des élections de mi-mandat de novembre. Plusieurs élus du Congrès, démocrates comme républicains, ont d'ailleurs multiplié ces dernières semaines les prises de position sur l'encadrement des grands modèles d'IA, sans qu'un texte législatif d'ampleur nationale n'ait pour l'instant abouti.
L'administration Trump sur une ligne opposée
L'ironie de la situation n'a pas échappé aux commentateurs : Bannon partage la tribune contre l'IA dérégulée, alors même que l'administration de son ancien mentor pousse, à l'inverse, une politique de dérégulation accélérée du secteur, présentée comme indispensable pour maintenir l'avance américaine face à la Chine. Cette ligne s'illustre justement, ces mêmes jours, par les tensions autour du contournement des sanctions technologiques visant Pékin, preuve que la frontière entre protéger l'Amérique de la Chine et protéger les Américains de l'IA ne recoupe pas toujours les mêmes clivages politiques.
Aucune initiative législative concrète n'est sortie de la conférence « Pro-Human ». Mais l'image de Sanders et Bannon côte à côte, sur ce sujet précis, restera sans doute comme l'un des marqueurs politiques de cette rentrée américaine, à mesure que la campagne des midterms de novembre se cherche des lignes de clivage inédites.
Des personnalités venues du monde du cinéma et de la production audiovisuelle ont également pris la parole lors de la conférence, inquiètes des conséquences de l'IA générative sur les métiers de l'image et de l'écriture, un secteur déjà fragilisé par les grèves prolongées des scénaristes et des acteurs ces dernières années. Leur présence a renforcé l'idée que la contestation ne se limite plus aux syndicats industriels ou aux think tanks technologiques, mais gagne des pans entiers de la société américaine, au-delà des clivages partisans habituels.







